S’exiler de Russie, pour rester libre.

Olga Romanova aime la Liberté. Elle participait à la Marche des « Personnes libres » chaque dimanche sur l’avenue Tverskoy à Moscou. Elle affectionnait la compagnie de personnes éprises de liberté comme elle. Cette passion l’a conduite à affronter le régime totalitaire de Poutine et à s’exiler de Russie pour ne pas être emprisonnée.

OLGA ROMANOVA, Nouvelle opposition © PIERRE HAFFNER OLGA ROMANOVA, Nouvelle opposition © PIERRE HAFFNER
Hier, aussitôt franchie la frontière biélorusse, Olga Romanova m’a prévenu qu’elle arrivera bientôt à Kiev. Elle a effectué le voyage depuis Moscou en covoiturage en utilisant « Blablacar » : un bon moyen pour voyager incognito. En Russie, pour acheter un billet de train, il faut présenter une pièce d’identité. Par contre, simple passagère dans une voiture de tourisme, elle a pu circuler sans se faire remarquer, et surtout à moindres frais. Un trajet Moscou – Kiev en passant par Minsk coûte ainsi 35 euros. Elle a abandonné tout ce qu’elle possédait en Russie. Elle ne sait pas comment elle survivra à l’étranger et quand elle reviendra. C’est un saut dans l’inconnu. Elle doit ménager les maigres ressources qu’elle a emportées précipitamment avec elle.

Nous nous sommes donné rendez-vous sur la Place Maïdan à Kiev le lendemain même de son arrivée. Ses premiers mots ont été pour me dire de supprimer tous les comptes à son nom sur mon ordinateur. Le FSB a saisi tous ses ordinateurs et téléphones. Il a piraté tous ses comptes. Depuis il a accès à sa poste et à ses pages sur les réseaux sociaux. Il lit toutes les informations qui lui sont envoyées. Olga a ouvert un nouveau compte Facebook sous un autre nom et a acheté un nouveau téléphone. En Ukraine, on n’a pas besoin de présenter une pièce d’identité pour acheter une carte SIM et ouvrir une ligne téléphonique.

Son premier souci a été de s’inquiéter où était Maxime avec qui elle avait été arrêtée. Elle l’a contacté par chat sur Viber, ici même sur le trottoir où nous nous trouvions par ce soir de novembre. Un inconnu s’est inséré sur le chat dans la conversation. Elle a compris que malgré toutes ses précautions, le FSB la talonnait toujours. J’ai rappelé Maxime sur Télégramme et lui ai fortement conseillé de quitter la Russie sans tarder. Mais Maxime n’a pas de passeport international. L’Ukraine n’accepte plus le passeport intérieur russe. À la frontière, il faut présenter un passeport biométrique pour pénétrer en Ukraine, et Maxime n’en a pas. Un mois est nécessaire pour en obtenir un. Puis encore une semaine au minimum, pour un visa Schengen. Certes, Maxime peut passer en Biélorussie sans ces documents. Mais ce pays est une nasse d’où on ne peut sortir sans passeport biométrique. Le FSB russe enlève quiconque dans ce pays, avec l’aval des autorités biélorusses.

Marc Galpérin est l’un des fondateurs de la Nouvelle opposition. Il s’agit d’une coalition qui réunit les opposants au régime de Poutine. Olga Romanova militait depuis un an dans cette organisation. Marc Galpérin intervenait régulièrement, devant une caméra sur la Place Rouge devant le Kremlin, pour déclarer qu’il fallait chasser les voleurs qui se cachent derrière ces murs. Cela n’a pas duré bien longtemps. Il a été déclaré « extrémiste » et mis aux arrêts à domicile en attente d’un procès à huis clos prévu le 4 décembre et qui devrait l’envoyer en prison pour quelques années. Olga Romanova a aidé Marc Galpérin, reclus chez lui, à survivre. Elle faisait ses courses. Moi-même et bien d’autres personnes avons envoyé de l’argent à Marc Galpérin par l’intermédiaire de Olga Romanova, car le FSB a bloqué tous les comptes de Marc, y compris les transferts par Wester-Union. Sans Olga Romanova, Marc Galpérin n’aurait pas pu survivre dans les conditions de blocus qui lui étaient imposées par le régime.

Il n’en fallait pas plus pour tomber dans le champ d’observation du FSB. Olga Romanova a remarqué rapidement qu’elle était suivie lors de ses déplacements. Elle avait adopté une méthode pour se débarrasser de ses suiveurs. Elle allait en métro jusqu’à la dernière station. Au terminus, elle traversait le quai pour prendre côté opposé la rame partant en sens inverse. La personne qui accomplissait cette manœuvre était immanquablement un agent de Lubyanka. Elle s’approchait alors de lui et le prenait d’une manière ostentatoire en photo. Cela dissuade le suiveur de poursuivre sa filature.

Occupation du Manège © Инна Холодцова Occupation du Manège © Инна Холодцова
Olga Romanova est une des veilleuses du pont Nemtsov. Depuis 2015, une fois par semaine, avec d’autres volontaires, elle monte la garde après du mémorial improvisé où a été assassiné, face au Kremlin, le leader de l’opposition démocratique russe, Boris Nemtsov. Elle a participé à toutes les marches de la Nouvelle opposition. Ces descentes collectives de l’avenue Tverskaya le dimanche avaient l’allure d’une promenade entre copains épris de liberté, sans slogans et affiches. Elles m’enivraient. Au début, nous étions une centaine. Quelques semaines plus tard, nous avons atteint le chiffre de 160. Mais le pouvoir a eu raison de nous. Les emprisonnements, les exils forcés et les arrestations systématiques sans aucun motif (voir arrestation de Olga Romanova le 15 septembre 2017) ont réduit le nombre des manifestants à seulement 17 le 12 novembre 2017. Olga Romanova participait également dans les rues de Moscou à des piquets contre la guerre en Ukraine et pour la libération du régisseur ukrainien Oleg Centsov déporté dans des zones arctiques.

Arrestations à Moscou © Nicolas Igrokov

Olga Romanova participait à l’initiative « Occupe le Manège ». Une dizaine de militants voulaient donner l’exemple en stationnant sur la Place du Manège à Moscou du samedi midi au dimanche midi. Une manière de transmettre un message à la population : « Nous nous débarrasserons de ce pouvoir en nous rassemblant massivement au centre de Moscou, comme en 1991. À Moscou, notre révolution démocratique ne s’appellera pas “Maïdan”, mais “Manège”. Olga Romanova a été arrêtée lors de ces actions.

Son amour de la liberté l’a poussé à de nouvelles actions.

Effigie de Poutine pendue à Moscou © Gradus.ru Effigie de Poutine pendue à Moscou © Gradus.ru
Le 25 octobre dernier, avec quelques compagnons, elle a pendu un mannequin à l’effigie de Poutine, qui comportait deux inscriptions, “Poutine = mort” et “Poutine dégage !” sur l’un des ponts à proximité du Kremlin. Une heure plus tard, elle a été arrêtée en voiture par la police et retenue 24 heures en détention sans avoir la possibilité de rencontrer un avocat. Son véhicule a été fouillé et son téléphone saisi. Le lendemain, on l’a conduite devant un tribunal. Ses camarades ont été condamnés à 15 jours de prison. Pour sa part, elle a été accusée d’avoir organisé une manifestation publique de masse et d’entrave à la circulation. Son avocate, Alla Frolova a obtenu sa libération, et le report de l’affaire. De peur d’être arrêtée à nouveau, elle ne s’est pas présentée à l’audience suivante. Elle a été condamnée à une amende de 20.000 roubles.

Arrestation de partisans d' "Artpodgotovka" © Médiazone Arrestation de partisans d' "Artpodgotovka" © Médiazone
Depuis deux mois, elle préparait, avec le groupe “Artpodgotovka” de Viacheslav Maltsev, l’occupation pacifique de la Place du Manège à Moscou pour le 5 novembre 2017. Elle préparait cette action en faisant des provisions de nourriture, de couvertures, de vêtements, des trousses de premiers soins et des casques. Le 4 novembre à 21 heures, sa voiture a été arrêtée alors qu’elle transportait ce matériel. Olga Romanova était au volant et Maxime, à ses côtés.

Elle décrit ainsi la scène : “Une dizaine de policiers masqués nous ont extraits du véhicule. Un véritable enfer a commencé. Il a duré quatre heures. Ils ont frappé Maxime très fort. Il criait. Dix jours après, il avait encore des hématomes.  Moi, j’ai été battue moins fort à coup de crosse de révolver, sur la tête et sur les épaules. Ils nous ont placés contre leur véhicule et nous ont forcés à faire le grand écart en nous frappant sur les jambes. Ils nous ont maintenus dans cette position, sous un flot d’injures, tout le temps qu’ils ont déchargé le matériel de ma voiture sur la route. Je suis resté dehors sans mon manteau abandonné dans la voiture. Il faisait froid. Ils ont saisi mon téléphone et se sont mis à répondre aux appels qui y survenaient. J’ai exigé qu’on me dise les raisons de mon arrestation. J’ai appelé à l’aide les passants. Mais, en Russie, les gens ont peur. Ils ont fui. Ils m’ont installé au volant de ma voiture avec une main entravé et ils m’ont forcé à les conduire au domicile de Maxime qu’ils ont perquisitionné. Ensuite, ils m’ont transporté chez moi dans une voiture du FSB, car mon véhicule est tombé en panne. À proximité de ma maison, il y avait quatre fourgons des forces antiémeute en attente. Une vingtaine d’hommes armés et masqués ont fait irruption dans ma maison. Ils ont saisi tous mes téléphones, ordinateurs, clés USB et documents. Ils ont même saisi les transformateurs de connexion des ordinateurs au réseau. Des objets précieux ont disparu. Ils ont piraté tous mes mots de passe. Cela leur permet de se connecter à tous mes comptes. Après cette perquisition, on m’a transportée à Lubyanka.

‘Avant de quitter mon domicile, j’ai réussi à glisser furtivement d’un coup de pied mon passeport sous une commode. Je leur ai dit que ce document était resté dans ma voiture tombée en passe. Ils sont partis le chercher. Je suis resté dans la cour de Lubyanka en attente, ne pouvant être admis à l’intérieur sans document d’identité. J’ai alors vu passer par hasard un avocat. Je lui ai demandé de prévenir le mien, Alla Frolova. Cet intermédiaire m’a permis de me retrouver avec mon avocat à Lubyanka. Dès lors, ils ont cessé de me violenter et ont été contraints de respecter le code de procédure pénale. L’interrogatoire a duré huit heures, sans manger ni boire. En soirée, j’ai pu boire un thé. J’ai été relâchée vers 22 heures, le 5 novembre. On m’a informé que j’avais le statut de ‘témoin’ pour des affaires d’extrémisme et de terrorisme. Mais, on m’a prévenu qu’à tout moment ce statut pourrait être requalifié de ‘témoin’ en ‘accusé’ d’avoir aidé des terroristes.’

Viacheslav Maltsev a été déclaré terroriste. Il peut en être ainsi de toute personne ayant des contacts avec lui. La peine encourue est de vingt ans de prison. Cet avertissement des agents de Lubyanka doit être pris très au sérieux. Olga Romanova a immédiatement demandé un visa Schengen au consulat tchèque à Moscou. Une semaine plus tard, elle ‘filait à l’anglaise’ avec l’intention de rejoindre l’Europe, laissant derrière elle cette Russie qu’elle voulait libre, sa maison et ses trois enfants adultes, dont un malade.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.