Triste masqu'arade à l'école

Je travaille dans une école en tant qu’accompagnant pour les élèves en difficulté et l’annonce de l’obligation du port du masque en élémentaire m’a terrassé.Je supporte difficilement le masque au travail à titre personnel depuis le mois de mai, je manque d’air, littéralement. Outre les contraintes pratiques, notamment l'entrave à la communication verbale et non-verbale...

Par ou commencer?

Je travaille dans une école en tant qu’accompagnant pour les élèves en difficulté et l’annonce de l’obligation du port du masque en élémentaire m’a terrassé.

Je supporte difficilement le masque au travail à titre personnel depuis le mois de mai, je manque d’air, littéralement. Outre les contraintes pratiques, notamment l'entrave à la communication verbale et non-verbale qui sont au coeur des métiers de l’enseignement, je suis réellement en manque d’oxygène. En temps normal (pré-covid), je suis souvent le seul à réclamer l’ouverture d’une fenêtre dans une pièce peuplée, me faisant rabrouer pour le courant d’air que cela provoque. Non pas parce que j'ai trop chaud mais parce que je manque d’oxygène, j’ai mal à la tête et souvent cela ne dérange que moi. Est-ce possible d’avoir besoin de plus d'oxygène que les autres? Ou suis-je le seul à me rendre compte que l’on est en train de respirer le Co2 que l’on expire depuis deux heures? Toujours est-il que le port du masque en milieu clos accentue cet effet et c'est pour moi un véritable calvaire. Bien sûr, quand j’en parle aux collègue, on me dit "oui c’est pénible pour tout le monde" Pour moi ce n’est pas pénible, c’est insupportable. Je dois sortir toutes les 20 minutes ou décoller discrètement mon masque pour respirer, je suffoque. Bref comme pour la douleur, cette sensation n’est pas quantifiable chez autrui et j’ai cessé d’en parler pour ne pas passer pour le pénible de service qui ne fait que se plaindre d’un sort commun à tous. Cet été j’ai envisagé de démissionner si le masque persistait en septembre et si je ne parvenait pas à m’y accommoder. 

Je ne m’y suis pas accommodé et malgré tout, je suis toujours là et je supporte. Je supporte, comme tout le monde.

Quand j’ai su que les enfants devraient porter un masque dès 6 ans, égoïstement, j’ai d'abord pensé au côté pratique et à la galère que ce serait de faire respecter cette nouvelle règle. Mais les enfants sont dociles à l’école, une règle est une règle et ce ne fut absolument pas le problème.

En arrivant lundi j’ai d’abord assisté au triste spectacle d’une école masquée. Une école sans sourires. Une école sans sourires, rien qu’en écrivant ça j’ai la larme à l’œil. Un masque sur la moitié du visage c’est la moitié de l’identité qui fout le camps, c’est les trois quarts des expressions qui disparaissent. On est comme dans la brume.

Les enfants appliquent, mais pour la plupart sont anxieux, certains ont même été dans l’incapacité de retourner à l’école à la rentrée tant l’appréhension était grande. Sont arrivés ensuite les problèmes de communication. Déjà présents auparavant côté adulte, ceux-ci sont à présent à double sens. Lorsqu’ils prennent la parole, on demande à plusieurs reprises aux élèves de se répéter en parlant plus fort. Par lassitude, on fait parfois semblant d’avoir compris… Les élèves portant des lunettes finissent pour beaucoup par les quitter, ne trouvant pas de solution pour la buée.

A la première récréation, la vision des enfants courant et se dépensant dans la cour avec leur masque m’a atterré. Comment en est-on arrivé là? Comment notre perception de la réalité peut être biaisée au point de ne pas voir ici un grave problème? Ma seule envie était d’ hurler  « ôtez moi ces foutus masques! » quand je constate que deux étages d’escaliers me coupent le souffle. En outre, lors d’efforts physiques à l’extérieur, l’humidité se condense dans les masques, qui pour certains étaient trempés en milieu d’après-midi sans possibilité de les changer, les recommandations étant de deux masques par jour. L’inspection était censée fournir des masques pour ceux qui en manquaient, or ce ne fut pas le cas.

Mais le gouvernement a parlé, conseillé par le « Haut conseil de la santé publique », donc on obéit, au point de mettre à mal l’intégrité physique des enfants. J’entends d’ici la solution proposée à un problème qui n’a visiblement pas été envisagé: les enfants ne doivent pas courir. Devrait-on ainsi priver les enfants de se défouler alors qu’ils sont assis toute la journée? Impensable.

Dans l’urgence les parents ont bricolé des masques, parfois avec des tissus trop épais ne laissant passer que peu d’air, la plupart des enfants portent des masques pour adultes qui leur couvrent la moitié de la tête avec les élastiques croisés deux fois pour rattraper la différence de taille. Tout ça parce que notre gouvernement n’est même pas foutu de fournir le matériel en adéquation avec les mesure qu’il prend. Pas même capable d’anticiper suffisamment pour que l’on s’équipe.

De toutes les maîtresses de l’école, seule une entendait mon point de vue. Les autres semblaient soit contraintes d’appliquer un protocole nécéssaire à la santé (voire la survie) de tous, tel que l’on nous le vend, soit effrayées de leur hiérarchie au point de ne même pas envisager l’ombre de la remise en cause d’une directive. Je ne suis pas prêt à résister seul (ou presque), pas prêt à jeter un pavé dans la marre et rentrer en opposition avec mes collègues pour défendre les droit des enfants, pleutre que je suis. 

Je me refuse catégoriquement à toute forme d’intervention auprès des enfants quant au non-port du masque ou à sa « mauvaise utilisation » , malgré tout, tel le bon mouton que je pensais ne pas être, je suis, et je suis passif. Je cautionne contre ma volonté profonde un acte de maltraitance légitimée et je pense que c’est au final ce qui m’affecte le plus.

Jusqu’où est-on prêt à obéir? Que se passera-t-il si demain on impose par exemple de pucer les enfants sous couvert de santé? Est-ce que tout le monde acquiescera au motif que l’idée émane du gouvernement? La perspective me fait froid dans le dos.

Je pourrais certes quitter mon travail pour ne pas assister à ça. J’ai beau adorer mon job, il ne vaut pas plus cher à mes yeux que l’air dont on prive les gosses. Mais outre l’acte de rébellion, cela ferait-il avancer le problème? J’en doute.

Tout en écrivant, je me dis que je m’emballe peut-être pour pas grand-chose, que ce n’est pas si grave et que si le président l’a dit… Après tout on dirait que nous ne sommes qu’une poignée à penser de la sorte, peut-être avons-nous tort…

Puis en même temps je me dis que ça fait des années que ça dure. Des années que ça empire, mais progressivement. La politique du risque zéro s’est installée doucement au fil des années dans tous les milieux: politique, éducation, industrie, loisirs... Le temps passant, chacun, proportionnellement aux responsabilités qui lui incombe, est devenu l’objet potentiel d’accusations de toutes sortes, devant protéger la population ses fesses en montrant qu’il a fait quelque-chose pour faire semblant de protéger la population. D’un côté les médias vendent de la peur à prix d’or, de l’autre, les dirigeants imposent des solutions de protections qui souvent sont destinées à ne protéger qu’eux mêmes. En cas de problème, ils pourront ainsi dire qu’ils ont fait le maximum. Cette politique s’est développée de manière insidieuse, nous privant petit à petit de nos libertés. Car petit bout par petit bout, tout est digeste, même un avion. La symbolique qui se profile derrière cette masqu'arade est effroyable: on est au final parvenu à priver les mômes d’air, ressource que l’on croyait universellement accessible de plein droit.

Je suis navré de noircir ainsi le tableau du contexte scolaire actuel pour ceux qui n’ont d’autre choix que de scolariser leurs enfants, j’ajoute que ce n’est que ma vision, qu’elle est subjective et certainement altérée en ce que je suis ce soir profondément triste. J’ajoute aussi que les enfants ont une capacité d’adaptation qui surpasse de loin la nôtre et qu’ils trouvent là-dedans le moyen de se marrer quand même. Enfin, nous autres adultes, quelque soit notre point de vue, faisons en sorte que l’école reste malgré tout ce qu’elle est sensée être, au minimum un lieu dans lequel on a envie de se rendre le matin. 

Ce sujet m’affecte au final à un point que j’étais loin d’imaginer encore dimanche dernier et si j’étale ma tristesse, ma colère et ma frustration dans ce courrier c’est certainement que j’en ai grand besoin. Je n’ai pas d’ordinaire l’esprit rebelle et suis plutôt du genre à mettre des œillères, du moins en ce qui concerne les causes pour les quelles j'estime ne pas pouvoir agir. Mais là, il se trouve que je vois à travers les œillères tellement c’est gros et je suis soulagé de trouver une tribune où cracher mon chagrin. Je préfèrerais vous envoyer des ondes positives mais elles manquent là, tout de suite, je me rattraperai sans doute une autre fois. 

 

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