Mais qui sont les pirates?

27 ans, et un premier poste dans le secondaire où j'enseigne le Français à deux classes de seconde générale. Après un passage par l'université, pour mener à bien un doctorat, je me retrouve propulsé dans un univers tout à fait différent : un lycée flambant neuf de la plaine Saint-Denis.

27 ans, et un premier poste dans le secondaire où j'enseigne le Français à deux classes de seconde générale. Après un passage par l'université, pour mener à bien un doctorat, je me retrouve propulsé dans un univers tout à fait différent : un lycée flambant neuf de la plaine Saint-Denis, inauguré en grande pompe par la Présidente de région rayonnante, qui se félicitait, avec une sincérité troublante, de nous remettre les clefs du "premier lycée numérique" de l'académie. Il fallait tout de même être là, pour voir quelques élèves, présents par un heureux jeu de hasard - ils n'avaient pas été conviés à l'inauguration de leur propre établissement - observer, l'œil rond et rieur, cette petite délégation se remercier du beau cadeau qu'ils nous livraient : 60 millions d'euros sortis de terre, d'élégantes volutes de bois, de belles ouvertures vitrées sur le dehors - rappel que le Lycée, à l'inverse de l'univers carcéral, vous libère plus que tout autre lieu.

Trois mois plus tard, dans le froid hivernal de la cour sans bancs et sans arbres – la livraison des deux se sera fait longtemps attendre – qui laisse nos élèves, en grappe, errer dans les couloirs, je repense au bon mot d'un collègue : "lycée la Plaine coquille vide". Oui, les bancs ne sont pas les seuls fantômes de l'inauguration : le réseau informatique, non relié, nous prive d’internet pendant près de trois mois.  Lorsque l'on sait que Pronote, fleuron de l'Éducation nationale 2.0, centralise les systèmes d'appel, de notation et de suivi des élèves, le paradoxe semble un peu gros pour qui entend se saisir des questions d'absentéisme dans une zone d'éducation où il est très important. Le téléphone, solide recours, ne sera lui aussi fonctionnel que deux mois après notre entrée dans les murs.

Mais, à l'heure des forfaits illimités, quoi de moins troublant que de voir la secrétaire de vie scolaire utiliser son propre téléphone portable pour passer sa presque centaine d'appels quotidiens, ou un collègue se saisir du sien pour prévenir pompiers et parents du malaise d'une élève épileptique ? L'infirmerie de l'établissement n'ayant ouvert qu'en décembre, il fallait bien que le service public vienne à nous. On me l'avait pourtant dit sans détours le jour de ma pré-rentrée, il allait falloir que je sois "adaptable", dans le contexte si particulier d'une "ouverture d'établissement". Pas de vidéoprojecteurs pour le premier étage, qui concentre les enseignements de Lettres, Langues et Histoire, vue la dotation actuelle. "Mais, en Lettres, vous n'avez besoin que d'un tableau et d'une craie", s'amuse presque ma direction.

Si j'ai, de leur point de vue, un temps fantasmé enseigner, une cigarette aux lèvres, quelques vers de Rimbaud à une assemblée captivée, la loi anti-tabac et la réalité de mes classes m'ont éloigné de ce doux rêve, et je m'interroge sur ce mot, "adaptable" : le suis-je au point de commenter un tableau de Delacroix imprimé en noir et blanc, puisque l'unique photocopieuse couleur de l'établissement, que nous partageons avec l'administration, est de nouveau en panne ce matin de novembre ? Mes élèves et leurs familles le sont-ils au point d'acheter plus d'une œuvre sur leurs propres fonds, puisque le CDI du lycée souffre lui aussi du syndrome de Casper :  avec un budget d’ouverture pour l’année de 2000 euros - le prix d'une trentaine de dictionnaires, aux grands mots -, les étagères sont finalement les seules à assumer l’idée de désertion. Notre budget, équivalent à celui d’un petit collège, me rend-il douce l’idée qu’une seule des classes du lycée, l’Élue, pourra envisager un voyage à l’étranger ?

Mon académie, Créteil, a quelque chose de hautement politique : elle est le lieu de toutes les promesses, de toutes les symboliques et de tous les fantasmes. Bien des gouvernements et des ministres s'y frottent : les poubelles y flamberaient, y ont objectivement flambé. Pourtant, à y parler avec d'autres, à la vivre, elle n'est pas moins problématique que certaines zones rurales, certaines périphéries, où rien n'est plus visible.

D'un milieu favorisé, jeune agrégé, je n'étais pas sans appréhender cette rentrée. J'y ai trouvé beaucoup plus que des illusions et des fausses promesses : des collègues peu soucieux d'être payés qui montent des projets et des réseaux informatiques sur leur temps libre ; des élèves qui me bousculent et me méprisent ; les mêmes qui avouent apprécier mon cours et s’inquiètent de ma fatigue ; de dangereux syndicalistes qui luttent et font apparaître douze vidéoprojecteurs, que la région Île-de-France dit finir nous "prêter" gracieusement ; ces mêmes magiciens qui envisagent de démissionner par dépit, et pressions ; certains qui démissionnent par dépit, et pressions ; des classes à 32 où rien ne tourne ;  la même classe à 16 où tout roule ; une hiérarchie qui m'infantilise ; des enfants bien plus matures que je ne le suis ; une élève qui me bouleverse sur un texte de Montesquieu, et me demande où peut bien être le Paris qu’il décrit ; Paris qui est à 5km.

J’ai la conviction, aujourd’hui, que l’on maintient sans cesse ceux qui peuvent penser, et pensent, dans une inégalité alarmante, et probablement choisie. Aux disparités sociales s’ajoutent l’inégalité des moyens, dans mon établissement, et d’autres : classe surpeuplée, personnels d’éducations (CPE, assistants sociaux, surveillants et personnels) en sous-nombre, habile surdité d’un rectorat et d’un ministre que l’on n’a de cesse d’interpeller, mépris souvent affiché pour la mauvaise volonté des enseignants, ces fonctionnaires-pirates qui ont l’audace de grappiller un vidéoprojecteur, un feutre, un ticket de métro pour accompagner les élèves au théâtre ou au cinéma, une journée de grève. Mais, au regard de ce que l’on vole vraiment à ces élèves, sous les ors de ma République, qui sont les pirates ?

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