Chère Kelly Laffin

Comment pouvez-vous rester aussi passive face à des absurdités aussi manifestes ? À vouloir défendre un "angle" d'attaque et une "ligne" éditoriale, vous tombez dans un raisonnement "circulaire", et tout ça n'est finalement pas très "carré".

Chère Kelly Laffin, étant coupé de l'actualité télé depuis quelques temps, ce midi j'ai voulu manger devant BFMTV afin de voir ce qui était dans l'air du temps. Ça cause COVID. Pourquoi pas, allons-y. Je lance le direct au moment où le présentateur vous donne la parole, apparemment c'est vous la journaliste qui avez potassé le truc. Vous enchaînez les différentes lectures de graphiques et de tableaux, et votre "angle d'attaque" (comme on dit chez vous) c'est la comparaison avec mars dernier, la météo des clusters et "les jeunes", ce qui me rappelle à ce moment que c'était déjà le sujet de la journée ce matin sur France Info, où ces "jeunes" étaient présentés comme irresponsables en se croyant asymptomatiques. Bref, on ressort le mot "jeune" comme dirait l'autre.

Vous en arrivez au tableau de données ci-dessous, et comme j'ai beaucoup de mal à écouter la prosodie journalistique où vous paraissez vous étouffer en permanence, j'ai plutôt tendance à regarder puis écouter. Apparemment ce n'est pas votre cas, vous vous écoutez avant de regarder non ? Parce que, comment dire, voyons plutôt :

Le tableau de données commenté en direct. © BFMTV en direct sur le Web, capture d'écran faite à la volée. Le tableau de données commenté en direct. © BFMTV en direct sur le Web, capture d'écran faite à la volée.

Votre tableau et votre propos nous invitent à comparer colonne gauche (Mars) et colonne droite (Août). Très bien. Je regarde et... il n'y a pas quelque chose qui vous dérange ? Bon, trève de suspens, le total des pourcentages à gauche est égal à 69%. Admettons que nous n'ayons pas le temps de compter ou que l'on ne soit pas à l'aise avec le calcul mental. Un indice m'a mis la puce à l'oreille, pas vous ? Tous les taux à droite sont supérieurs aux taux à gauche ! Comment est-ce possible ? Je ne suis pas mathématicien, statisticien ou quoi, mais quand même, en tant que simple citoyen avec du temps de cerveau disponible, quand je vois des pourcentages dans un tableau, je comprends qu'il y a une répartition, une proportion des passages à l'hôpital en fonction de l'âge, toute l'amplitude possible étant ici prise en compte. D'ailleurs, à droite, on les a les 100%. Et donc, si pour une tranche donnée un chiffre est plus élevé dans le nouveau jeu de données, c'est qu'il doit forcément être plus bas dans une autre catégorie ! Donc, pas besoin de compter. 

Ce qui est pratique avec ces données qui ne sont pas sourcées et donc invérifiables, c'est qu'elles servent parfaitement l'angle d'attaque. Quoique. Bien entendu, si on fait l'impasse sur les 31% manquants du 31 mars, nos yeux sont inévitablement attirés sur la mise en relation entre les 15-44 ans au 31 Mars et au 11 Août. Diantre, de 20% à 45%, plus du double ! Regardez-moi ces jeunes, ils sont malades alors qu'ils disaient qu'ils ne le seraient pas !

Pardon, vous avez dit "jeunes" ? Je ne veux pas dire que les quarantenaires ne sont pas "jeunes", mais qu'ils ne se reconnaissent pas quand ces mêmes quarantenaires entendent le mot "jeune" dans la bouche de journalistes ou politiques. Vous avez choisi d'utiliser le mythe de la jeunesse, vous devez maintenant composer avec. Le jeune pour vous c'est l'élève à qui le bac serait donné, le fainéant, le chômeur, ce type qui sera un looser s'il n'est pas entrepreneur, celui qui ne serait pas politisé et immature parce qu'il dit "nique le système", le teufeur dont on nous a parlé pendant une semaine, le buveur de bières sur le canal saint martin...(je laisse de côte le "jeune de banlieue" qui opère encore d'autres représentations). Un peu plus tôt, sur une autre statistique, vous les désigniez par les 20-29, et maintenant les 15-44 ? Entre 15 et 44 ans on a le même rapport à l'organisation de la société, au commun, à l'information ?

Vous êtes tellement obsédée par la nécessité de respecter "l'angle d'attaque" que vous en venez à utiliser des données absurdes. Vous ne pouvez pas tout simplement dire stop ? "Attendez, il y a un problème avec ces chiffres" ? Ça serait trop grave ?  À la fin de votre intervention, le présentateur dit "Merci Magalie". Magalie ? Vous acquiescez en souriant. Mais merde enfin, vous pouvez pas juste dire "Non c'est Kelly pas Magalie" ? C'est trop grave de montrer que votre collègue s'est trompé ? En voyant cela je comprends que vous ne puissiez pas envisager de refuser de commenter des pourcentages bidons. Parce qu'à votre décharge, vous sembliez douter vous-même à la lecture de ces dernières données. Peut-être que ces chiffres sont arrivés à la hâte ? Justement, le site de BFM me propose une rediffusion de votre analyse des chiffres publiée il y a une heure. Purée, vous vous enquiquinez vraiment à répéter les mêmes choses toutes les heures ? Vous pouvez pas juste passer une cassette en boucle ? Ah bah non justement, ça permet de se rattraper et d'être "au plus près de l'actualité chaude" me direz-vous. Voici la version d'une heure plus tôt :

https://www.bfmtv.com/replay-emissions/le-live-bfm/les-chiffres-de-l-epidemie-nouvelle-alerte-3-14-08_VN-202008140076.html

Ça commence à 7:28. Bref, ces chiffres sont déjà là. Mais qu'avez-vous fait pendant une heure ? Pourquoi cette insistance ? J'ai peut-être une piste pour vous. Vous vous renvoyez les tours de parole avec des collègues en plateau, faisant semblant de vous poser une question dont la réponse est déjà connue. Des personnes en costard sortis d'écoles de communication on sûrement dû vous dire que c'était plus vivant ainsi, qu'on avait l'impression que c'était limite du contradictoire puisque pour ces personnes un débat ou une conversation, c'est pareil (de la même façon qu'une conférence et un débat c'est pareil pour notre président). Cela nécessite une préparation en amont, vous jouez un script que vous ne pouvez modifier seule puisque tout le monde doit être au courant des changements, de vos collègues en plateau jusqu'au graphiste en coulisse.

Tant pis si c'est vos seules données pour dire que les jeunes sont plus atteints. Elles sont bidon, oubliez-les, il n'y a pas d'argument, c'est comme ça, acceptez-le, tous ceux impliqués dans le script. Mais non, ce qui compte, c'est "l'angle" d'attaque, c'est "la ligne" éditoriale, mais vous avez du coup un raisonnement "circulaire", et tout ça n'est finalement pas très "carré".

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