Haïti : Jovenel Moïse, l'an 1

Au début du mois de février, il est coutumier de faire le bilan de l’année écoulée tout en se projetant vers ce que nous réserve la nouvelle, animée de multiples espoirs et parfois de peurs. La question qu’on doit se poser a trait à la façon dont le président Jovenel Moïse occupe le fauteuil bourré réputé « chaud », non pas pour boucler son mandat, mais aussi et surtout dans l'intérêt d'Haïti.

On ne voyait pas en lui un candidat sérieux, un potentiel présidentiable. Alerte, déterminé, toujours en mouvement, il s’est fait remarquer pendant la campagne. Le miracle – sa victoire électorale en dépit de tant d’adversités et de péripéties tumultueuses – tient dans la solidité de ses talents de communicant et de candidat tout terrain et dans la conjonction d’une série de circonstances particulières.Retour sur sa première année au pouvoir.

Qu’il s’agisse de la politique intérieure ou des institutions, de la collaboration avec le Parlement, de la stabilité politique et des efforts de développement national, examinons les faits. 

Une opposition peu constructive

L'opposition, réactive à souhait, parasitaire et aveuglément passionnelle, n’a pas encore touché le fond. Pourquoi ? D’abord, parce que la dernière élection présidentielle – ponctuée de toutes sortes de problèmes et de déconvenues – a fait place nette autour de la vague rose. Bien avant la mort de l’ancien leader des plateformes INITE puis VERITE le 3 mars 2017, le courant prévalien a disparu ou presque, les aristidiens, réduits à la portion congrue, pour ne pas dire « résiduelle », sont largement déconsidérés, les partisans du fougueux candidat à la présidence Moïse Jean-Charles diminué physiquement ces derniers mois sont atomisés, les autres courants de droite et de gauche (toutes tendances confondues) désorientés. Jamais l’opposition, en dehors de toute démagogie populiste, n’est parvenue à porter le débat avec sérénité et rigueur sur des sujets et des propositions qui lui sont propres, que ce soit sur la question de l’électricité ou de l’eau ou encore le dossier PetroCaribe dont les implications sont extrêmement capitales pour notre avenir. Il n’y a pas de doute. Au fait, en a-t-elle ? En dépit des manifestations de rue souvent violentes et des assauts médiatiques enflammés contre le budget de 2017-2018, la Caravane du changement, vaste initiative de développement et de désenclavement du pays, lancée le 1er mai 2017 dans la localité de Lagrange (Artibonite) a poursuivi son chemin. 

Coalition gouvernementale de type parlementaire

Le président Jovenel Moïse, élu sur un projet essentiellement économique et social, a besoin de stabilité politique pour mettre en oeuvre son ambition. Trois axes, avant tout : la collaboration serrée avec le Parlement et la Police nationale d’Haïti, le travail avec le Pouvoir judiciaire ainsi que les Collectivités territoriales et le renforcement des partis politiques. Aussi le financement des partis politiques offre-t-il, à une classe politique décridibilisée, l’ultime perspective de rebond. Mais je doute, par contre, que l’équilibre des institutions haïtiennes s’en trouvera amélioré dans quatre ans avec le Pouvoir judiciaire dont les problèmes sont abyssaux. L’insécurité foncière en est l’illustration la plus cauchemardesque. Si l’on veut rééquilibrer les institutions, il est bien d’autres politiques publiques qu’il faudrait appliquer. On ne peut donc échapper à l’interrogation majeure suscitée par les divers moments de malaise, de « crise » entre l’Exécutif, plus particulièrement la Présidence, et le Pouvoir exécutif : que faire pour arriver à mettre en œuvre une politique de réformes de la justice et de l’appareil judiciaire, dépendantes de la crédibilité des forces de l’ordre et des dirigeants politiques ? C’est pour l’avenir l’une des meilleures façons de renforcer l’Etat de droit. Rien de moins. Ce problème récurrent ne peut être résorbé que par un inlassable et vigoureux travail étatique et multisectoriel. Avec la faillite éducative, c’est l’un des principaux maillons faibles de l’après Duvalier. Un échec désastreux, le système judiciaire !

La méthode

Depuis son élection, le Président Jovenel Moïse applique son programme. Non sans susciter quelques critiques. Se gardant de polémiquer sur l’« héritage » des ex-présidents, il a nommé par rafales des commissions présidentielles, procédé a mille et une annonces, ferraillé avec tout un chacun. Sa conviction profonde est qu'Haïti, menacé autant par une instabilité politique endémique que par les conséquences de la pauvreté et du chômage avec pour corollaire spectaculaire la fuite massive de nos concitoyens à l’étranger, a besoin d’un nouveau mode de gestion. En matière administrative tout d’abord. Ne doit-il pas envoyer des signes à l’électorat de l’arrière-pays représentatif de la grande majorité qui a voté pour lui ? D’où la Caravane du changement, déployée dans les départements de l’Artibonite, du Sud, de la Grand’Anse et des Nippes : cette dynamisation des instances de décision et des ressources publiques vers plus d’efficacité et d’interventions a été rendue d’autant plus nécessaire que l’on doit obtenir des résultats probants en un temps bien déterminé. Citons les travaux de curage effectués à travers les différents canaux d’irrigation concernés, l’aménagement de routes agricoles pour améliorer les conditions de circulation dans l’Artibonite et le Grand Sud, les opérations d’assainissement réalisées au niveau de bassins versants des zones ciblées et la construction de berges le long de la Ravine du Sud. Avec ce paradoxe qui dit mieux que tout la détermination de sa bonne foi : sans assistance internationale ! Cela oblige les Haïtiens à compter sur leurs seules forces avant tout. C’est évident : l’administration de Jovenel Moïse l’a montré jusqu’à présent. 

Action ciblée et diversifiée

De sa volonté à combattre la corruption, maladie contagieuse de notre nation, et d’arriver à un budget national autonome, affranchi des fausses promesses de nos partenaires internationaux, il a tiré beaucoup d’enseignements – épouvantables – et, pour l’essentiel, éclairants – mais la réforme de la machine diplomatique entreprise allègrement et avec beaucoup de satisfaction jusqu’à présent, le rétablissement des Forces armées d’Haïti, la création des Centres de Réception et de Livraison des Documents d’Identité, l’implication et l’insertion des jeunes dans le relèvement national, les efforts de la DINEPA, la construction de centres de germoplasme et de propagation végétale, le Forum sur la compétitivité et l’investissement, les programmes sociaux comme « Konte m mwen konte », « Kore Peyizan », « Restoran Kominotè », etc. se sont conjugués pour traduire la vitalité de son action, à la fois ciblée et diversifiée. Rien ne serait plus erroné que de voir un hasard dans cette première année plus ou moins calme et non décevante : c’est important et c’est peu, car d’autres présidents ont connu l’enfer en une année ici-bas. Le rétablissement des Fad’H, la réforme diplomatique, ce n’est pas rien. Mais ce n’est jamais assez. Car dans le quinquennat seulement les deux premières années peuvent être dédiées en grande partie à la concrétisation des principales promesses électorales du président en fonction parce que les trois autres années sont bien souvent prisonnières des turbulences électorales et autres aléas convulsifs. Le pouvoir bénéficie pour cela d’un climat particulièrement difficile en ce début d’année : opposition politique certes sur courant alternatif mais branle-bas électoral en perspective, mécontentement des alliés du PHTK et insatisfactions catégorielles, contraintes budgétaires, ratés gouvernementaux. C’est certainement au niveau des instances ministérielles que plusieurs chantiers sont à ouvrir avec énergie, obstination et efficacité. Les ministres n’ignorent pas, je suppose, que la moindre de leurs déficiences ou apathies rejaillira immanquablement sur l’ensemble du gouvernement (à la peine à bien des égards et pour plusieurs raisons). . Cette première année témoigne au contraire du style de pouvoir rassurant et laborieux. Un exercice délicat : il doit constamment à la fois se montrer solidaire de son chef de gouvernement, le Premier ministre Jack Guy Lafontant jouant son rôle de super-second et, le cas échéant de fusible, et conserver la hauteur nécessaire à sa fonction. On revient enfin à la logique des institutions. Comme certains de ses prédécesseurs, Jack Guy Lafontant est chef d’orchestre du gouvernement sous l’autorité du président toujours en première ligne et suivant un programme à évaluer dans son exécution. Le discours présidentiel, empli de messages apaisants sur l’unité nationale et d’appels au dialogue correspond à une vision progressiste et réformiste du pays qui reste une équation à inconnues multiples. C’est le socle d’une présidence utile.

Ce n’est pas parce que l’opposition, alimentée et relayée par une presse et des forces d’argent, volontiers « intéressées et qui se sentent frustrées » est apparemment essoufflée que le combat ne se poursuit pas, que les forces de blocage et d’agitation ne s’organisent pas. Le miraculé du marathon électoral de 2015-2016 souhaite incarner le nouveau rêve haïtien. Quitte à user et abuser de la communication, à se battre frontalement avec des groupes d’intérêts économiques riches et puissants. Drapé dans sa toge de défenseur en chef des valeurs développementistes, le président Jovenel Moïse doit s’attendre à d’autres assauts en 2018. Avant même que ne l’aient assailli les difficultés de formation du Conseil Electoral Permanent, l’organisation des Etats Généraux sectoriels, les élections législatives de 2019, les turbulences financières et monétaires dues à des facteurs tant externes qu’internes (en d’autres termes, l’inflation et la spéculation), l’usure du pouvoir ou la fin de règne. Si le président Jovenel Moïse veut inscrire son nom dans l’histoire, il n’a d’autres choix que de continuer à se prouver et de prouver aux autres qu’il est à la hauteur et à l’écoute de la grande majorité de ses concitoyens. En tant que principal garant de l’ordre républicain, il a la lourde tâche de récuser les clichés et rester entièrement dédié à sa tâche. Haïti en a besoin.

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