Loup & élevage : pourquoi la paix sociale n’arrive pas (2/2)

Pourquoi la coexistence entre éleveurs et loups est-elle si difficile malgré les plans successifs d’accompagnement ? Seconde partie d’une tentative d’explication.

(première partie ici)

La difficulté de valoriser les expériences positives

Il existe des éleveurs et des bergers dont les troupeaux ne sont jamais ou très rarement attaqués, alors que des loups vivent aux alentours depuis des années. En tête à tête, ces professionnels vous expliqueront leurs méthodes (chiens de protection efficaces, expérience de la conduite du troupeau…). Mais ils ne témoigneront pas devant une caméra.

Pourquoi ? Par crainte de représailles ; pour ne pas être ostracisés dans le milieu agricole et syndical. Dans ce petit monde où le discours anti-loup est dominant, la pression du voisin est si forte que les langues sont bien tenues. Seules les grandes gueules anti-loup s’expriment.

Certains bergers craignent tout simplement de perdre leur boulot. Leur discours est souvent beaucoup plus modéré que celui des éleveurs (propriétaire des moutons). Il faut dire que le job des bergers, qui dépasse largement le gardiennage des brebis contre le loup, est directement subventionné grâce au loup.

Le manque de discernement médiatique

L’attrait médiatique pour le drame et le conflit favorise la mise en exergue de la « détresse des éleveurs » plutôt que leur réussite technique face aux loups. Elle serait moins tragique à narrer. Il ne se passe pas une semaine, voire une journée, sans que la presse régionale ne montre un éleveur « qui n’en peut plus de voir ses brebis égorgées par le loup », tandis que ces mêmes journaux ne s’intéressent pas aux éleveurs qui parviennent à empêcher la prédation.

Ce manque de discernement dans la narration univoque de la détresse paysanne est favorisé par l’image sympathique dont bénéficient les éleveurs ovins. Blanches brebis dans les vertes pâtures, bergers bucoliques et folklore de la transhumance sont dissociés de l’insupportable réalité des abattoirs et dessinent une carte postale que le loup macule du sang de l’agneau innocent. La prédation humaine, qui fait pourtant 400 fois plus de victimes dans les troupeaux et constitue l’essence même de l’élevage, s’oublie dans une histoire sélective racontant la solitude du berger, la beauté de la montagne et l’amour des bêtes.

Quant aux écologistes et protecteurs des loups, ils n’ont tout simplement rien de spectaculaire à raconter qui pourrait intéresser une presse en quête de sensation. Bien polis, bien gentils, non-violents et généralement considérés par les journalistes comme extérieurs au dossier car extérieurs au vécu des éleveurs, ils n’ont rien d’autre à faire valoir que des arguments, des constats, des propositions techniques et politiques qui peuvent être pertinentes ou non, mais qui ne sont en tout cas pas assez sensationnelles pour faire la une des gazettes.

L’engluement par les syndicats et les politiques

Si le loup fait le malheur de certains éleveurs, il fait le bonheur des syndicats agricoles. Incapables de régler les problèmes de fond de la filière ovine (baisse continue de la production et de la consommation, concurrence internationale, maladies...), ils brandissent le loup comme figure repoussoir qui fonctionne à tous les coups et rassemble toutes les tendances.

Peu importe que les propositions défendues par ces syndicats ne permettent pas de faire baisser la prédation, peu importe qu’elles n’aident finalement pas les éleveurs à long terme, en ne les poussant pas à évoluer en phase avec les attentes d’une société demandeuse de nature, d’ours, de loups.

Certains élus ne font pas autre chose : afficher un soutien de façade aux éleveurs en réclamant des abattages de loups, même si ces tirs n’ont pas d’utilité pour faire baisser la prédation -elle continue tant que les troupeaux sont insuffisamment protégés.

Avantage électoral sournois : entretenir sans le dire la stagnation technique des éleveurs, au lieu de les aider à s’adapter pour le long terme ; favoriser ainsi la prédation et le mécontentement ; continuer à ne prôner que les tirs, pratiqués allègrement mais sans faire disparaître totalement les loups car la chose serait impossible réglementairement. La boucle est bouclée, rien n’est réglé.

L’éternel conflit éleveurs/prédateurs

Nul besoin ici de retracer l’histoire de l’aversion ancestrale des éleveurs pour les prédateurs naturels. Encore aujourd’hui, pour certains éleveurs, le loup ne fait pas partie de la nature acceptable.

Techniquement -c’est incontestable, le loup vient déranger une organisation de travail. Psychologiquement -c’est compréhensible, il représente une perte de maîtrise : le troupeau paniqué par le loup échappe à l’éleveur qui se sent démuni. Politiquement -c’est prégnant dans le discours des éleveurs, le loup est vécu comme un intrus imposé par l’État et par l’Europe à travers les textes réglementaires qui le protègent.

Culturellement enfin, il faut écouter certains agriculteurs pour comprendre que le loup vient déranger une vision du monde selon laquelle notre planète serait un jardin à cultiver entièrement, propret, débarrassé de l’hirsute, de l’indomptable, du sauvage. Pour un syndicat tel que la Confédération Paysanne, qui se veut plus écolo que les autres mais qui refuse tout autant les loups que son meilleur ennemi la FNSEA, l’écologie s’arrête manifestement à cette pelouse taillée ras par la dent des brebis, sans loup pour y mettre le désordre.

Le blocage dans les têtes

Finalement, c’est frappant de constater que les éleveurs qui s’adaptent techniquement le mieux à la présence des loups sont ceux, non pas qui les aiment, mais qui considèrent que leur présence est une donnée environnementale ordinaire ou presque, à laquelle l’activité agricole peut et doit s’adapter.

L’élevage en plein air a toujours voulu et su s’adapter à la rudesse de la montagne, aux conditions climatiques ou aux différents types d’herbe à pâturer, comme à tout facteur naturel du milieu dans lequel l’éleveur choisit d’exercer son activité de production. De même que les brebis ne survivraient pas si elles étaient laissées tout l’hiver dans la neige en altitude, elles ne peuvent pas non plus être laissées sans protection face aux prédateurs naturels. Dès lors que cette évidence est acceptée dans les mentalités agricoles, l’adaptation technique peut être envisagée, l’intelligence humaine peut inventer, les moyens peuvent être développés.

Si au contraire cette donnée n’est pas acceptée, tous les moyens que peut offrir la collectivité aux éleveurs (clôtures, chiens et bergers subventionnés) ne seront utilisés qu’à reculons, donc sans grande efficience. Finalement, le plus gros blocage est peut-être dans les têtes. La solution aussi.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.