Et ce fut la Grande Guerre

Le discours de Vaise était prononcé dans l'ambiance électrique d'un patriotisme qui se déchainait contre l'Allemagne. Il suscita de nombreux appels au meurtre, dont celui de Péguy qui estimait qu'on ne pouvait partir en guerre en laissant un traître dans son dos et celui de Maurras, qui proclamait que l'officier qui mettrait dans la tête de Jaurès le plomb qui lui manque accomplirait son devoir le plus élémentaire.
Ces appels furent suivis d'effet puisque cinq jours après le discours de Vaise, Jean Jaurès était assassiné dans un café proche de Montmartre, le café du croissant. Avec lui, c'était la paix qui était assassinée. 
Car le premier Aout avaient lieu les premières déclarations de guerre de ce qui restera, dans la mémoire des peuples d'Europe, comme la tuerie la plus imbécile de notre histoire dans son déclenchement, dans son déroulement, dans sa conclusion.
Dans son déclenchement : car il suffit de l'assassinat d'un archiduc autrichien pour que se mît en route tout un système d'alliances, sans que personne ne fût capable d'arrêter la machine. Jaurès l'avait pressenti dans le discours de Vaise et essaya de se mettre en travers. Il le paiera de sa vie ! Il est pourtant vrai que l'assassinat de Sarajevo ne faisait que cristalliser les tensions nées de contentieux antérieurs, parmi lesquels la question d'Alsace Lorraine.
Dans son déroulement : car aucun des états-majors ne se montra économe de la vie des hommes, de telle sorte qu'au lendemain du 11 Novembre 1918, on pouvait légitimement se demander si une guerre gagnée au prix de 2 millions d'hommes jeunes tués sur le champ de bataille méritait vraiment le nom de victoire.
Dans sa conclusion : en introduction  à son ouvrage "la deuxième guerre mondiale", Winston Churchill analyse les causes de la deuxième guerre mondiale : au premier rang d'entre elles, il place le traité de Versailles, qui ne visait qu'à humilier l'Allemagne et a la "plomber" économiquement. En cela, il portait en lui les germes de la guerre suivante.
Quant à l'assassin de Jaurès, il était jugé après la guerre. La partie civile avait demandé que la peine de mort ne soit pas appliquée par respect pour la mémoire de Jaurès qui en était un farouche adversaire*. Mais il fut inexplicablement acquitté, ce qui faisait dire à Anatole France : "ce verdict monstrueux" proclame que le meurtre d'une des plus grandes consciences politiques et sociales du 20eme siècle n'est pas un crime". Cela apparaît aujourd'hui d'autant plus incompréhensible  que six ans après ce verdict, la nation qui avait acquitté l'assassin de Jaurès tranferrait sa dépouille an Panthéon.
Quant à l'assassin, il se retira aux Baléares, mais fut rattrapé par son passé pendant la guerre civile espagnole. Lorsque les républicains prirent le contrôle de l'archipel, ils le firent fusiller.
Quand on visite aujourd'hui l'ossuaire de Douaumont, les champs de bataille des Eparges ou du Chemin des Dames,  on peut se demander si l'Alsace et la Lorraine valaient autant de morts dans chaque camp.
Après un deuxième cataclysme, le message de Jaurès a enfin été entendu : aujourd'hui, plutôt que de vouloir résoudre le problème par une tuerie à l'échelle d'un continent, on demanderait plutôt par référendum aux intéressés s'ils veulent être français ou allemands, comme cela a été fait pour la Sarre dans l'immédiat après guerre. Et qui niera que c'est un progrès ?

* "La peine de mort est contraire à ce que l'humanité, depuis deux mille ans, a pensé de plus haut et rêvé de plus noble. Elle est contraire à la fois à l'esprit du Christianisme et à l'esprit de la révolution" (Jean Jaurès) 

 

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