Le monde n'en a pas fini avec une dette destructrice

La question de la dette revient sur le tapis avec un entretien accordée par Christine Lagarde au Monde (21 Avril) : selon la Directrice générale du FMI, le niveau mondial d'endettement n'a jamais été aussi élevée, à 225% du PIB mondial. Le bilan des sociétés est responsable pour les 2/3 de cet endettement.

L'endettement est général, tant du côté des pays avancés que des pays émergents et des pays à faible revenu. Mais ce qui préoccupe le plus la responsable du FMI, c'est la politique budgétaire des États-Unis : la dette américaine continue de progresser, alimentée par une consommation qui excède ses revenus : "lorsqu'un pays est globalement déficitaire [...], il emprunte sa consommation au reste du monde".

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Mais les Etats-Unis sont-ils seuls en cause ? Dans son dernier numéro paru début juin, le magazine Alternatives économiques surenchérit en titrant "turbulences en vue sur la dette". Un graphique inséré dans l'article (ci-contre) inclut à la fois le niveau de la dette en 2016 et sa variation en points de PIB entre 2006 et 2016. La progression de la dette américaine est essentiellement portée par le budget national, alors que le graphique montre un désendettement des particuliers et des entreprises. On note aussi une tendance à l'accroissement de l'endettement public dans tous les pays : ceux dont le taux d'endettement est compris entre 40 et 70% (Australie, Chine, Corée du sud), avec, dans ces trois pays, un endettement privé élevé et en accroissement  ; ceux dont le taux d'endettement est compris entre 80 et 150% (Grande Bretagne, États-Unis, France, Canada, Italie) ont une moyenne de taux d'endettement plus élevée ; le Japon est à part, avec à  la fois un taux d'endettement très élevé et un accroissement de la dette de plus de 40 points. Les deux économistes Steve Kane (Kingston University) et Dany Lang (Université Paris XIII) démontrent dans un article co-signé que "la dynamique de la dette privée est  la cause majeure des expansions et des récessions" et que c'est même pour cela que la plupart des économistes, qui la tenaient pour un facteur négligeable, n'ont pas pu prévoir la crise de 2008. De plus, les objectifs de croissance sont à l'origine d'un cercle vicieux, la consommation en période de stagnation des salaires étant alimentée par le crédit qui, à son tout, accroit la dette et c'est même la seule façon d'éviter une récession, jusqu'à ce que le système s'effondre.

l'Allemagne est une exception notable, avec un budget national quasiment à l'équilibre et un taux d'endettement privé ayant baissé de 15% dans la décennie considérée. Mais, selon Christine Lagarde, la raison en est une épargne très importante tant budgétaire que privée, largement supérieure à l'investissement. La directrice du FMI commente : "Et comme cela est une espèce de jeu à somme nulle, créer des déséquilibres importants et durables entre les pays n'est pas propice à une croissance partagée".

Ce que le graphique ne montre pas, c'est que dans la plupart des pays avancés, la dette publique s'est stabilisée à partir de 2014, tandis que la dette privée devient le nouveau moteur de l'endettement. Or c'est la dette des particuliers qui a provoqué, en 2008, l'éclatement de la bulle immobilière qui est à l'origine du naufrage des banques. Aujourd'hui, c'est la Chine qui tire l'augmentation de la dette mondiale, jusqu'à

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rejoindre, en termes de pourcentages du PIB, celle observée dans les économies avancées (voir graphique ci-contre). Ce qui inquiète, c'est que tous les facteurs qui ont conduit à la crise de 2008 sont présents dans les mécanismes de l'endettement chinois : une dette privée qui a explosé (+90% contre 20% pour la dette publique), une bulle immobilière prête à se dégonfler, la titrisation des actifs à haut risque et à fort rendement à court terme afin de drainer l'épargne des ménages et des entreprises vers des institutions non soumises à la réglementation des banques. Les emprunteurs auprès de ces dernières peuvent ainsi contourner le rationnement du financement bancaire, mais le plus grand danger est la contradiction entre l'épargne à court terme qui alimente ces institutions et les placements à plus long terme qui draine les fonds ainsi constitués.

Le facteur déclenchant d'un nouveau krach peut donc venir de Chine, mais la crise qui couve sera entretenue par la réforme fiscale votée par le congrès américain qui laisse voir une trajectoire de la dette qui, loin de se stabiliser, va au contraire s'accélérer sur un rythme de 5% par an. Christine Lagarde se dit "très attentive à des mesures de consolidation budgétaire que pourraient mettre en place les américains", tout en pensant qu'elle peut les attendre longtemps.

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