Monsieur Junker, l'Europe a un besoin urgent d'une autre vision que la votre

C'est, malheureusement, un symptôme de la démence sénile dont souffre l'Europe : qu'elle ait eu la bêtise d'élire Junker à la tête de sa commission, lui qui a fait du Luxembourg un paradis fiscal en plein coeur de l'Europe : ce petit pays était un des six membres fondateurs du précurseur de l'Union Européenne actuelle, qui s'appelait alors "communauté économique du charbon et de l'acier" (CECA).  Mais il y a bien longtemps qu'il ne produit plus ni charbon ni acier, trop occupé qu'il est à assécher les recettes fiscales des autres pays de l'Union. Le résultat ? pour la plupart des pays de la zone euro, une dette publique devenue totalement inmaîtrisable, dénoncée par les économistes anti-austéritaires comme la saignée ou le lavement si chers aux médecins de Molière.

Ce traitement de choc, cela fait des années qu'avec l'aide de leur complice Schäuble, Barroso et maintenant Junker ont entrepris de l'appliquer à la Grèce, avec les résultats que l'on sait. Cela fait des années qu'est appliquée la même politique qui est un tissu de non-sens, en espérant à chaque fois contre toute raison un résultat différent. Contre tout bon sens, la BCE prête aux banques à un taux proche de zéro, pour leur permettre de prêter à des taux parfois usuraires. Alors, qu'on nous explique ce qui empêcherait la BCE de prêter directement aux états, si ce n'est un traité de Maastricht dont il faudrait d'urgence modifier les règles complètement obsolètes.

L'Union Européenne, la BCE et le FMI exigent des réformes fiscales qui pénalisent les plus pauvres, mais n'empêchent pas les plus riches de pratiquer l'évasion fiscale à grande échelle. Mais, comment la Commission Européenne peut-elle exiger toujours plus de ce petit pays, alors que les grands pays eux-mêmes, comme on l'a vu avec le scandale des Panama Papers, sont incapables de traiter cette vérole causée par un seul agent pathogène : l'ultralibéralisme, qui assèche les finances publiques et tarit les économies au profit des 1% les plus riches. Pour revenir à la Grèce, même le FMI, aujourd'hui, ne suit plus et proclame que, de gré ou de force, il va falloir procéder à un allègement de la dette grecque. Mais c'est une Allemagne à la mémoire courte qui se montre intransigeante !

Il faut croire que Varoufakis a raison quand il proclame que la Grèce n'est qu'un "laboratoire" et que le véritable objectif de la Commission et du ministre Schauble est de détruire notre état-providence né de la guerre et de la résistance. Cela s'affirme dans l'interview que Junker a accordé au  Monde : "La réforme du travail est le minimum de ce qu'il faudrait faire" et il faudrait même aller plus loin, c'est à dire, selon l'expression de Marianne, foncer encore plus vite en direction du mur Et, pour faire bonne mesure, "un minimum quand on le compare aux réformes comme celles qui ont été imposées aux grecs". On ne peut être plus clair ! Pour l'instant, c'est le code du travail, demain, ce sera les protections sociales qu'il faudra démanteler, au nom d'une sacro-sainte productivité qui ne profite qu'aux actionnaires. 

Mais Junker et sa clique, du haut de leur science infuse et de leur grande suffisance, traitent par le mépris ceux qui ne pensent pas comme eux et mènent leur politique sans en tenir compte . Des exemples ?

- Dans une interview au monde (18 Juillet 2015), l'inénarrable Donald Tusk nous apprend qu'en Europe, "il y a trop de Rousseau et de Voltaire et pas assez de Montesquieu". En disant cela, il ne fait rien d'autre qu'étaler son inculture, car il devrait avoir entendu parler d'une séparation des pouvoirs que ne pratique pas l'Europe ! Quant au "trop de Rousseau", il ne saute pas aux yeux, dans une Europe adepte du catéchisme néo-libéral qui tue toute velléité d'égalité entre les citoyens ! Le même Donald Trump a choisi de prendre Krugman pour un imbécile, ce qui est une façon comme une autre de ne pas tenir compte des avis contraires. 

- Le traité transatlantique de libre échange (TAFTA) rencontre une opposition croissante de la part des citoyens : la pétition lancée par Caroline de Haas a rencontré un succès qu'elle n'attendait peut-être pas elle-même, plus de trois millions de signatures réparties dans toute l'Europe, dont le tiers en Allemagne. La magistrature allemande s'est prononcée contre les tribunaux d'arbitrage, qui sont le principal point d'achoppement du traité, car les états qui prennent des mesures d'interdiction contre les gaz de schiste ou les empoisonneurs publics du type Monsanto ou Bayer pourraient être condamnés. En somme, la dissolution de l'état, mais sûrement pas comme l'avait prévu Marx. Mais, après tout, cela n'arrangerait-il pas les affaires de la Commission Européenne, dont le président proclame la supériorité des traités européens sur la souveraineté des peuples ? C'est peut-être pourquoi ce traité de libre-échange est négocié dans une opacité totale qu'ont même relevée certains hommes politiques, sans aucun débat et contre l'avis de citoyens qui aimeraient avoir leur mot à dire.

- Et si on parlait des lobbies qui infectent la Commission et le Parlement ? Nos "décideurs", qui n'ont de compétences dans aucun domaine, écoutent volontiers les avis d'experts autoproclamés, qui sont, en réalité, les défenseurs des intérêts de l'industrie et de la finance.

C'est presque une loi immuable : les institutions humaines finissent par oublier leur raison d'être et par vivre pour elles-mêmes. C'est malheureusement le cas de l'Union Européenne qui a substitué aux guerres qui ont ravagé notre continent une démarche faite de "chacun pour soi" à l'opposé d'une démarche d'intégration. Et pourtant, nous avons besoin de cette dernière démarche, car aucun des petits pays d'Europe (pas même l'Allemagne) ne possède la masse critique qui lui permettrait de défendre sa culture et ses intérêts en face des géants comme les Etats-Unis, la Russie, la Chine et d'autres puissances économiques montantes. L'Europe est un projet nécessaire, que des dirigeants à courte vue sont en train de détruire. Ils la détruisent dans l'esprit des peuples, comme le montrent les scores pas vus depuis la guerre des partis d'extrème droite. Seule une remise à plat des traités permettant d'empêcher le dumping fiscal (impôt unique sur les entreprises) et la délocalisation fiscale (impôts payés dans le pays où sont réalisés les bénéfices), permettant d'empêcher qu'une partie de l'Europe se dresse contre l'autre à propos de la crise des migrants ou du problème des travailleurs détachés pourra conjurer le danger. Mais peut-être est-il déjà trop tard !

Questions à monsieur Junker, qui déclare à Marianne que "les Européens n'aiment pas l'Europe". Peut-être est ce le contraire qui serait étonnant. Mais vous êtes-vous demandé pourquoi ? Et est-ce que la réciproque ne serait pas également vraie ?

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