Union Européenne : le séisme italien

Partout en Europe, les mouvements anti-système prennent le dessus, résultat de la décrédibilisation des partis traditionnels. Cette situation a des causes et des conséquences, que nous tentons ici d'analyser.

C'est dans une situation de reprise modérée (1,6% de croissance en 2017, 1,5% prévu en 2018) que l'Italie abordait, il y a quelques semaines, ses élections législatives : le pays a bénéficié d'une conjoncture favorable (baisse de l'euro, modération des prix du pétrole...) qui ont relancé ses exportations, principal moteur de la croissance.  Mais  l'Italie porte encore les séquelles de la crise de 2008 et de cette "décennie perdue" pour toute l'Europe : si le revenu des ménages, qui augmente depuis 2015, tire vers le haut la consommation intérieure, il reste trois points en dessous de ce qu'il était en 1998. L'emploi, porté par une réforme ambitieuse du marché du travail qui favorise la création de CDI, augmente depuis 2015 au rythme de 1% par an. Mais le chômage et la précarité qui affectent des jeunes restent très élevés (32% des moins de 25 ans, selon Alternatives économiques),  poussant ceux-ci vers la sortie.

Mais cette conjoncture favorable n'est pas acquise. L’Italie, comme le reste de l'Europe, subit les aléas de l'international beaucoup plus qu'elle ne les maîtrise et toute embellie est rapidement compromise par des facteurs sur lesquels elle n'a aucune prise : c'est l'importante remontée du prix du pétrole provoquée par la dénonciation de l'accord nucléaire iranien et la restauration de sanctions économiques. L'euro, lui aussi a tendance à s'apprécier. Le retour du protectionniste mis en place par Donald Trump menace de ruiner les efforts à l'exportation. Et la hausse des salaires, même si elle est modérée par rapport aux autres pays d'Europe, n'est pas compensée par un regain de productivité qui la rapprocherait du niveau des deux "champions" européens en la matière, la France et l'Allemagne.

Et il y a la question de la dette, encore aujourd'hui à 132% du PIB, la plus importante de la zone Euro après celle de la Grèce. Là aussi, la conjoncture est fragile : toujours en provenance des États-Unis, la remontée des taux d'intérêts pourrait alourdir la charge de la dette. L'arrêt probable par la BCE de sa politique de Quantitative easing est également un facteur qui alourdirait la dette.

Pour l'Italie, l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle alliance de la carpe et du lapin survient dans le contexte d'une vague populiste qui est en train de gagner toute l'Europe : ce sont les 92 députés d'AfD au Bundestag, les alliances des conservateurs et de l'extrême droite en Autriche, la réelection d'Orban en Hongrie. A l'occasion des prochaines élections, la vague populiste pourrait gagner d'autres pays même parmi les plus modérés comme la Suède ou le Danemark. Le professeur de sciences politiques Dominique Reynié n'exclut pas la montée du populisme au sein même du parlement européen : "on ne saurait exclure l'élection en mai 2019 d'un parlement européen largement acquis aux idées européennes et eurocritiques".

L'élection italienne n'est donc que la réplique la plus puissante d'un séisme qui  a commencé avec le Brexit. Elle prend des allures de gravité inquiétante, car l'Italie, un des pays fondateurs du projet et de l'identité européenne, est également la troisième puissance économique de la zone Euro. Le magazine "Le Point", qui va jusqu'à titrer "les charlatans vont-ils nous ruiner", parle d'abord des "naufrageurs de l'Europe qui se font élire en promettant d'effacer tous les inconvénients de l'appartenance à l'Union". Mais ce n'est pas, à notre avis, la première cause : car ils n'auraient aucune audience si, dans la situation de guerre économique que sont en train de nous livrer les États-Unis, l'Europe était capable de répondre de façon coordonnée. Mais le peut-elle lorsqu'elle même, du fait des égoïsmes nationaux, se trouve en situation de guerre intérieure économique ? du fait de ce que le journal le Monde appelle "la tentation allemande du chacun pour soi", cette politique de petit rentier qui pousse le pays à thésauriser ses excédents commerciaux plutôt que de les réinvestir pour le bénéfice de tous ?  du fait des pratiques fiscales qui ont permis l'émergence des paradis fiscaux luxembourgeois et maltais qui assèchent les recettes fiscales des pays membres ? du fait que quatre pays représentant 23 millions d'habitants sont capables d'imposer au reste de l'Europe l'abandon de la taxe envisagée sur les GAFA ? Comment s'étonner après du constat de Nathalie Loiseau, ministre chargée des affaires européennes : "il y a eu des années, voire des décennies de dénigrement de Bruxelles par des dirigeants nationaux [...] et on a eu tendance à décrire pendant des années les bonnes nouvelles comme nationales et les mauvaises comme européennes" ? Alors il ne faut pas non plus s'étonner que, percevant leurs partis politiques traditionnels comme, de leur propre aveu, impuissants devant les dictats européens, les électeurs choisissent de déconstruire les systèmes politiques, malgré les dangers évidents que présente cette option.

Car ce qui suscite l'arrivée des "naufrageurs de l'Europe" au pouvoir, c'est bien l'incapacité des pays de faire front pour imposer la fin de la politique d'austérité qui s'est avérée être une catastrophe pour la Grèce, ou, pour l'Italie, le sentiment des électeurs - pas tout à fait injustifié comme le confirme encore l'échec de la réforme du droit d'asile dans l'Union (le Monde, 8 juin) - que l'Europe les a laissés seuls en face de la crise des migrants. Ils ont donc confié la gestion du pays à l'éléphant dans le magasin de porcelaine, qui a pour projet de mettre fin unilatéralement à la politique d'austérité, alors que l'attachement à l'euro impose de le faire de façon concertée. Et c'est là qu'on prend toute la mesure de l'incohérence des populistes, car s'ils ont programmé des mesures de nature à faire exploser la dette, ils (le Front National, AfD, la coalition italienne) ont en même temps mis de sérieux bémols à leurs velléités de quitter la monnaie unique.

Ce qui fait la force et la nécessité du projet européen, c'est que, sans lui, aucun des pays - même l'Allemagne - ne possède la masse critique suffisante pour relever les défis du futur et défendre ses intérêts au niveau mondial et, cela, le sondage publié par le Point (voir en bas de page) montre clairement que les citoyens européens en sont conscients. Il ne leur manque que de comprendre que l'élection des extrémistes n'est jamais une solution. C'est donc principalement des gouvernants nationaux et européens que vient le problème. Le président de la fondation européenne Robert-Schuman dénonce le manque de vision d'avenir des gouvernants dans les termes suivants : "les citoyens ne sont ni pour, ni contre l'euro. Ce qu'ils rejettent, c'est la gouvernance. Il y a une clarification à avoir entre états membres et, malheureusement, on n'arrive pas à mener la discussion avec les allemands qui se satisfont de la situation de confort dans laquelle ils sont. Ils ont tort, car ils n'échappent pas à la déstabilisation politique générale".

Aujourd'hui, titre Médiapart, "avec l'Italie, la crise de l'euro se rappelle aux dirigeants européens". L'avaient-ils oubliée, malgré les avertissements de Stiglitz en 2011 et le rapport beaucoup plus récents des économistes de la BCE en personne ? Ou bien plus probablement n'écoutent-ils que les "économistes" qui leur disent ce qu'ils ont envie d'entendre ? C'est donc à juste titre que les citoyens rejettent une gouvernance européenne court-termiste et incompétente.

epson063

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.