Trump : impeach or nor impeach ?

Le filet se resserre autour de Trump, mais le succès ou l'échec de la procédure est entre les mains des sénateurs, à majorité républicaine. La destitution n'est possible que si l'enquête dévoile des faits suffisamment graves pour obliger le sénat à se prononcer en sa faveur. La perte complète de repères démocratiques du parti républicain rend pourtant la suite incertaine.

Comme en 1972 pour Nixon, c'est encore un article du Washington Post qui a permis la mise en route de la procédure d'Impeachment contre Donald Trump. En effet, le 18 septembre, le quotidien portait à la connaissance de ses lecteurs le signalement d'un lanceur d'alerte appartenant à la CIA, ainsi que les tentatives opposées par le ministère de la Justice à sa transmission au congrès, seul habilité à déclencher une enquête en vue de la mise en route d'une procédure de destitution.

Après l’enquête du procureur Mueller - entravée elle aussi par l'administration Trump - et son audition par le congrès à majorité démocrate, celle-ci n'avait pas voulu engager la procédure d'Impeachment, jugeant probablement les résultats de l'enquête pas assez démonstratifs et craignant, à ce stade, de susciter la sympathie de l'opinion publique pour ce Président prompt à se dire victime d'une "chasse aux sorcières" et à s'autoproclamer martyr. Et puis il faut rappeler comment se déroule une procédure de destitution : c'est le congrès qui décide de diligenter une enquête sur les agissements du Président et de son entourage et le sénat qui vote - à la majorité des 2/3 - la destitution. Le sénat étant dominé par les républicains, la majorité démocrate du congrès et sa Présidente Nancy Pelosi ont pu très légitimement penser qu'une procédure d'Impeachment n'avait que très peu de chances d'aboutir et que l'échec ne ferait que conforter la position du candidat Trump, dans la perspective d'un deuxième mandat où le président sortant est de plein droit candidat à sa propre succession. Et pourtant, les révélations portant sur "l'affaire ukrainienne" ont décidé les parlementaires démocrates à initialiser enfin la procédure de destitution.

Qu'est-ce qui a changé pour qu'aujourd'hui, le congrès prenne une telle décision ? On peut d'abord penser que les faits révélés par le lanceur d'alerte dont on ignore toujours l'identité soient plus graves encore qu'une tentative de chantage menée sur le président ukrainien pour que celui-ci diligente, au profit de Trump, une enquête sur des agissements illégaux (non prouvés) commis par un citoyen américain non pris au hasard, puisqu'il s'agit du fils de Joe Biden, candidat démocrate potentiel à la présidence du pays. Il y a aussi un fait nouveau : 51% des américains sont aujourd'hui en faveur de la destitution, compromettant au moins sa réélection. Enfin, le Président est en conflit avec des membres de sa propre majorité sur le dossier syrien : à ceux qui lui reprochent d'avoir lâché leurs alliés kurdes, il répond par une argumentation totalement surréaliste : « Ils ne nous ont pas aidés pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ne nous ont pas aidés en Normandie, par exemple. […] Nous avons dépensé énormément d’argent pour aider les Kurdes, que ce soit en munitions, en armes, ou en argent. »  « Ceci étant dit, nous aimons les Kurdes », ajoute-t-il. Avec de tels "amis" ce malheureux peuple n'a pas besoin d'ennemis. A chaque fois que Donald tweete ou fait une déclaration, c'est une débilité de plus à mettre à son palmarès. Et ça, les électeurs américains finiront peut-être par s'en apercevoir ! 

La pression s’accroît sur le président : en réponse aux partisans républicains de Donald dont les slogans accusent le congrès de manipuler l'enquête et créer des preuves "bidon" à la faveur d'auditions à huis clos, la majorité démocrate du congrès vote pour des auditions publiques. Dans un grand élan d'incohérence, cette décision devient "chasse aux sorcières" dans les déclarations de Trump, éternel persécuté ! Un tombereau d'injures vient "enrichir" le débat : Il s'inquiète et il a bien raison :  Déjà, un témoin-clé, en poste à Kiev après le limogeage brutal d'une ambassadrice qui ne jouait pas le jeu de la Maison-Blanche, confirme la teneur du chantage que Trump a pratiqué auprès du président ukrainien : pas de fourniture d'armes si celui-ci ne fournit pas un dossier mettant en cause le fils Biden - quitte, bien sûr, à en monter un de toutes pièces. Un autre témoin, qui a assisté à la conversation téléphonique litigieuse, affirme que le compte-rendu qui a été fourni à la commission d'enquête du congrès est incomplet. Sans doute aurait-il mieux valu pour Donald Trump que l'instruction reste confidentielle. Médiapart résume en cinq points la "diplomatie parallèle" de Rudy Giulani, âme damnée de Trump et avocat véreux, dans le but de constituer un dossier contre le fils Biden. Et ceci est accablant !

Le mensonge et la dissimulation, l'entrave aux deux enquêtes du procureur Muller, les agissements de Donald et de son Alter Ego dans les deux affaires russe et ukrainienne, les motifs valables de destitution apparaissent au grand jour. On peut rappeler ici le "monicagate", où les mensonges de Clinton qui ne voulait pas étaler sa vie privée au grand jour lui ont valu l'ouverture d'une procédure d'Impeachment. On ne comprendrait pas qu'il n'en soit pas de même pour les motifs beaucoup plus graves qui sont reprochés à Trump et, surtout, que la procédure n'aboutisse pas.

Le filet se resserre autour de Trump, mais le succès ou l'échec de la procédure est entre les mains des sénateurs, à majorité républicaine. Ils devraient logiquement soutenir le président, mais il n'est pas exclu que l'enquête des congressistes dévoile des faits suffisamment graves pour obliger ces parlementaires à se prononcer pour la destitution. La perte complète de repères démocratiques du parti républicain rend pourtant la suite bien incertaine. Si Trump réussit à se maintenir jusqu'à la prochaine élection, ce sont donc les électeurs qui auront le dernier mot.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.