Gilets jaunes

Le mouvement des gilets jaunes est d'abord de nature allergique : les mesures fiscales favorables aux riches et, simultanément, la barque de la fiscalité surchargée pour les autres, les coupes sombres dans les mesures sociales, ont, avec l'arrogance de Sa Suffisance, créé un cocktail explosif. Baby Erdogan récolte ce qu'il a semé : 80% des français qui soutiennent le mouvement le dégueulent.

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Les gilets jaunes, c’est d’abord un succès qui devrait nous poser question : comment ce mouvement né spontanément d’une colère populaire a-t-il réussi à mobiliser autant sans une structure organisatrice, sans meneurs déclarés, sans un appui politique ou syndical qu’ils ont à tout prix voulu éviter ? Comment arrive-t-il à emporter l’adhésion d’une majorité des français ? Une partie de la réponse réside dans une utilisation judicieuse des réseaux sociaux. En effet, c’est par eux que se sont liés les contacts et pris les rendez-vous sur les sites de blocage et c’est par eux que l’information circule. On ne peut que souhaiter que les centrales syndicales analysent les raisons du succès des gilets jaunes et en tirent les leçons pour les mobilisations futures.

La colère des Gilets Jaunes est légitime : quand on donne, par le biais de la Flat Tax et de la suppression de l'ISF, 4.5 milliards aux plus riches et que, par souci d'équilibre budgétaire, on reprend exactement la même somme dans la poche des autres, le sentiment d'injustice fiscale est parfaitement justifié. La taxation du patrimoine favorise les plus riches et, selon l'économiste Nicolas Frémeaux, "on retourne vers une société où presque tout est joué dès la naissance" (voir article Télérama en pièce jointe). Par touches successives, on glisse vers une fiscalité d'ancien régime où tous les impôts - y compris les plus antiéconomiques comme la gabelle - étaient supportés par les classes populaires, alors que la noblesse et le haut-clergé en étaient exemptés. Que ceci se fasse avec l'idée que ces exemptions d'impôts favoriseront l'économie montre seulement qu'il y a des demeurés qui croient encore à la théorie du ruissellement, malgré tout ce qui a été écrit à ce sujet et aux mises en garde du FNI qui insiste maintenant sur les effets délétères d'une trop grande inégalité sur l'économie. Mais, pire encore : le Pouvoir habille les augmentations de taxes sur les carburants d'arguments écologiques et, en même temps, encourage par le biais des cadeaux faits aux actionnaires de BNP Paribas, de la Société Générale ou du Crédit Agricole la préférence de ces banques pour le pétrole et le charbon plutôt que pour les énergies vertes. Il veut faire payer une taxe sur les carburants aux automobilistes alors que les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre (transport aérien et maritimes) y échappent. Ces incohérences ne peuvent s'expliquer que de deux façons : soit nos dirigeants sont des crétins, soit ils prennent les citoyens pour des crétins. Dans la deuxième hypothèse qui est la plus probable, le mouvement des gilets jaunes est la réponse appropriée.

Le mouvement des gilets jaunes s'est d'abord exprimé comme un rejet allergique de Macron et de sa politique, au début sur une seule

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revendication : le coût de l'énergie, rendu insupportable du fait des hausses de taxes pour tous ceux qui, après avoir payé un loyer exorbitant, n'ont plus les moyens de se chauffer ; pour tous ceux aussi qui ont besoin de leur voiture pour se rendre à leur travail, parfois très éloigné de leur domicile. Mais c'était s’attaquer aux effets et non aux causes : dans les villes, ce sont les loyers exorbitants qui rejettent les salariés les plus modestes dans des cités périphériques mal desservies par les transports en commun. Dans les campagnes, c’est la disparition programmée des services publics. Devant ce constat, il faut inlassablement répéter que chacun doit pouvoir se loger près de son lieu de travail, de préférence dans des immeubles qui ne risquent pas de s'effondrer sur leurs habitants, et bénéficier de services publics de proximité.  Cela suppose d'abord des salaires des arbitrages budgétaires qui donnent la priorité aux besoins des populations.

Depuis; le mouvement est devenu plus crédible après avoir rendu publiques des "directives du peuple résultant d'un sondage ayant réuni plus de 30000 réponses : on y retrouve, entre autres, des revendications sociales (fin des SDF, SMIC à 1300 euro net, pas de retraites à moins de 1200 euro, pas de retraites à point, retraite à 60 ans...), constitutionnelles (retour à 7 ans du mandat présidentiel, référendum populaire), fiscales (abandon du prélèvement à la source, pas de hausse des taxes sur le carburant, fin du  CICE, taxation du kérosène maritime et aérien), écologiques (argent du CICE utilisé pour lancer une industrie de la voiture à hydrogène, grand plan d'isolation des logements, transport ferroviaire des marchandises). C'est sur ces bases que le Gouvernement va devoir négocier et la tâche sera ardue.

Ce qui ne manque pas de sel, c'est d'entendre Edouard Philippe en appeler maintenant au "dialogue", dont il a manifestement une grande pratique, celle qui consiste à n'écouter que ceux qui lui disent ce qu'il a envie d'entendre, comme il l'a fait avec les syndicats pendant un an et demi. Ce qui rend cette concertation impossible, c'est que la pratique du pouvoir en a torpillé les conditions, au point qu'il faille en arriver au blocage pour se faire entendre.  C'est que les gilets jaunes n'ont ni meneurs, ni porte-parole pour amorcer ces discussions et beaucoup ne veulent pas en avoir. C'est aussi que satisfaire l'ensemble des revendications équivaudrait à un virage à 180 degrés dont on peut sérieusement douter qu'il soit acceptable pour le Gouvernement. A avoir ainsi marginalisé les corps intermédiaires, celui-ci se retrouve dans une impasse.

C'est pourquoi les gilets jaunes obtiennent ce qui semblait impossible : que ce Gouvernement psychorigide recule enfin d'un (petit) pas : il annonce successivement la suspension des augmentations de taxe sur les carburant, puis leur suppression, mais exprime des réserves sur le rétablissement de l'ISF qu'il souhaite différer en attente de résultats ; Jean-Luc Mélenchon et Thomas Piketty, dans un débat télévisé récent, considèrent cette mesure comme un préalable indispensable à toute négociation, mais ces adeptes de la théorie fumeuse du ruissellement n'ont pas encore compris que la justice sociale ne se négocie pas contre une illusion et  le mouvement, fort de ses premiers succès, fort aussi d'autres mouvements qui menacent de s'agréger (lycéens, agriculteurs, routiers), n'a aucune raison d'en rester là.

Les forces de polices ordinaires sont débordées par l'importance et surtout l'étendue du mouvement, qui commence même à dépasser nos frontières.  Pour ces raisons, le Pouvoir n'en viendra pas à bout, à moins de faire intervenir l'Armée et, là, ce serait la confirmation éclatante d'une dictature en préparation. En temps normal, une voie médiane consisterait à dissoudre l'assemblée nationale, mais la défiance contre les politiques est telle que même cet appel à la démocratie risque d'être un échec. En un an et demi, Macron a réussi à précipiter la France dans sa plus profonde crise depuis mai 68 et il en porte l'entière responsabilité.

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