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Billet de blog 2 déc. 2021

"La fabrique des pandémies", un livre de Marie-Monique Robin

L'homme est en train de se créer un environnement dans lequel il ne pourra pas vivre. Le livre de Marie-Monique Robin est une revue des données scientifiques qui montrent que les déséquilibres que nous infligeons à notre environnement sont une véritable bombe sanitaire qui menace l'humanité d'extinction.

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"Voir un lien entre la pollution de l'air, la biodiversité et la COVID19 relève du surréalisme, pas de la science". L'ancien ministre qui a prononcé cette phrase (Luc Ferry) a perdu une bonne occasion de ne pas faire étalage d'une ignorance partagée par le plus grand nombre des politiques : depuis une vingtaine d'année, la nosologie s'est considérablement enrichie de pathologies infectieuses ignorées jusqu'alors : SRAS, Ebola, chikungunya, grippe H1N1 et maintenant COVID, pour ne citer qu'une portion infime de la partie émergée de l'iceberg des pathologies découvertes en ce début de 21ème siècle. Ces émergences ont suscité de nombreuses interrogations et de nombreux travaux interdisciplinaires, incluant infectiologues, virologistes et épidémiologistes, mais également climatologues, écologues, géographes et même mathématiciens et statisticiens, car il a fallu inventer des méthodologies d'investigation originale et créer des modélisations informatiques. Une synthèse des connaissances acquises à cette occasion a fait l'objet d'un livre (la fabrique des pandémies) de la journaliste Marie-Monique Robin, qui a pris son bâton de pèlerin pour rencontrer un grand nombre de scientifiques impliqués dans la démarche et a rendu compte des entretiens qu'elle a eus.  La remarque de Luc Ferry prouve simplement que Greta Thumberg avait raison de reprocher aux décideurs politiques et économiques de ne pas écouter la science.

Devant une recrudescence des maladies épidémiques constatées, l'OMS a établi en 2018 une liste "Blueprint" de celles qui présentent un risque pour la santé publique en raison de leur potentiel épidémique. On y retrouve, à côté d'épidémies passées inaperçues en Europe, la notion d'émergence d'une "maladie X", c'est à dire "une maladie inconnue qu'on ne saurait pas soigner, mais qui serait très contagieuse". L'émergence du COVID, qui répond parfaitement à cette définition donne un caractère prophétique à cette notion. Dans un article publié début 2020 dans la revue américaine International Journal of Infectious Diseases et cosigné par le chercheur français Rodolphe Gozlan, il est mentionné que "l'anthropisation des habitats naturels incluant les changements climatiques, la surpopulation et les déplacements mondiaux ont contribué à la flambée de maladies infectieuses émergentes". La modélisation de ces données prédit l'émergence de la maladie X en Ouganda ou... en Chine, dans la région de Wuhan.

Le mode de transmission du paludisme est connu depuis longtemps par les parasitologues : c'est un moustique de la famille des anophèles qui sert d'intermédiaire à une transmission de l'homme à l'homme. Le virus du chikungunya se transmet de façon analogue par l'intermédiaire du "moustique tigre" qui a fait son apparition dans le midi de la France et s'est progressivement étendu jusqu'à la région parisienne. Cette prolifération, porteuse de risques d'une épidémie généralisée, met en cause deux facteurs : le réchauffement climatique, qui favorise l'adaptation de ces moustiques prépondérants dans les régions tropicales et l'accroissement des transports de passagers (aérien) et de containers (maritime), qui ont favorisé la diffusion de l'agent vecteur. Ce dernier facteur est également celui des épidémies de peste du passé, les moyens de transports modernes jouant ici de façon beaucoup plus amplifiée le rôle qui était celui des bateaux dans la propagation de la peste.

La déforestation, avec la perte de l'habitat naturel des espèces animales et l'invasion de l'habitat humain sont aussi en cause. L'histoire du virus NIPAH, qui se déroule dans le Sud Est de la Malaisie, est qualifié d'emblématique par Serge Morand, "car elle résume plusieurs facteurs qui contribuent à l'émergence de nouvelles pestes" : d'abord, suite à la déforestation, la "déportation" d'une espèce de chauve-souris frugivore qui prend ses nouveaux quartiers dans une plantation d'arbres fruitiers sous lesquels sont installées des fermes industrielles de porcs élevés en plein air, qui sont massivement exterminés par le virus. Enfin, une encéphalite foudroyante qui frappe d'abord les ouvriers agricoles travaillant dans les fermes, puis les employés des abattoirs de Singapour. Il s'agit d'une maladie à forte létalité puisque près de 40% des humains infectés sont morts des suites de l'infection. Ainsi, c'est la séquence déforestation, infection des animaux domestique qui sont les intermédiaires entre les chauve-souris et l'hommes, extension de la maladie par intégration dans le marché global . Cet exemple du NIPAH montre à quel point ces facteurs, tous d'origine anthropique, peuvent contribuer à diffuser la maladie.

L'hypothèse de l'effet dilution, largement confirmée par de multiples observations, rend compte de l'influence d'une perte de biodiversité sur la prévalence et la virulence des épidémies. Ce concept épidémiologique, qui date de l'an 2000, a été vérifié de nombreuses fois, entre autres concernant la maladie de Lyme, Il s'agit d'un pathogène de la même famille que celui de la leptospirose et de la syphilis, qui est présent depuis des millénaires puisqu'on en a retrouvé la trace dans le corps momifié d'Otsi. Les principaux  réservoirs de cette bactérie sont principalement des rongeurs et, plus rarement, certaines espèces d'oiseaux. Le vecteur de transmission de l'animal à l'homme est une tique "hématophage", qui se nourrit du sang des animaux.
Mais pourquoi cette maladie n'a-t-elle été identifiée qu'en 1977, avec une incidence qui n'a pas cessé d'augmenter chaque année de 300000 personnes aux États-Unis ? La réponse réside dans l'effet dilution : dans les environnements forestiers où coexistent un grand nombre d'espèces, seules certaines d'entre elles sont "compétentes", c'est à dire hébergeant l'agent pathogène. Dans un milieu à large biodiversité, c'est-à-dire où coexistent des espèces de rongeurs compétentes et d'autres non compétentes, la tique ne fait pas de différence pour son repas quotidien : si les espèces "compétentes" sont à égalité d'effectif avec les espèces "non compétentes", l'incidence de l'infection est deux fois moins élevée que si la population de rongeurs hôtes est à 100% porteuse du spirochète. De plus, la disparition des prédateurs de ces espèces (belettes, rats, renards qui se nourrissent en grande partie des souris à pattes blanches hôtesses du l'agent pathogène contribue au déséquilibre.
Une étude publiée en 2003 montre l'influence négative des activités humaines : ce sont dans les zones où la forêt a été fragmentée pour les besoins d'une agriculture intensive ou de l'urbanisation que les pertes de biodiversité sont les plus fortes. Dans le cas de la maladie de Lyme, cette sélection qui n'a rien de naturelle favorise les espèces vectrices du spirochète et donc la propagation à l'homme.

Le livre de Marie-Monique Robin alerte sur une autre menace pour la santé : la fonte du permafrost des régions proches de l'Arctique (Sibérie, nord du Québec, Alaska...). Il y a d'une part la libération du CO2 et du méthane contenu dans ces couches glaciaires qui a un effet accélérateur potentiel sue le réchauffement climatique. Mais il y a aussi la libération de virus et bactéries enfouis depuis plusieurs dizaines de milliers d'années, contre lesquels l'organisme humain est immunologiquement vierge. Un évènement préfigure ce qui pourrait se passer : la mort d'un enfant à la suite d'un contact avec une carcasse de renne enfouie dans le sol et porteuse du virus de l'anthrax. Ainsi, la fonte du permafrost équivaut, selon le titre de l'article en lien,  à une boîte de Pandore à ciel ouvert et ce qui semble être aujourd'hui un scénario de film catastrophe pourrait bien se réaliser à court ou moyen terme.

Le livre de Marie-Monique Robin est très riche en références scientifiques et contient trop de données pour les recenser toutes. Mais les exemples donnés ici montrent que l'activité humaine dans son ensemble cause des déséquilibres environnementaux inattendus, en relation avec une émergence mondiale de maladies jusqu'à maintenant contenues dans leur milieu naturel. A côté du syndrome pulmonaire à hantavirus ou de la fièvre de Lassa (respectivement 30% et 80% de mortalité), la pandémie de COVID19 fera figure de grippette si ces maladies contagieuses - pour l'instant localisées - se mondialisent. Et la course aux vaccins, qui ne fera que les affaires des firmes qui les produisent, apparaîtra dans toute sa dérision en regard du confinement à perpétuité auquel nous devrons nous soumettre. Nous conclurons avec  le journal en ligne Reporterre que " le seul antidote est la préservation de la biodiversité, impliquant d’en finir avec l’emprise délétère du modèle économique dominant sur les écosystèmes". Mais en sommes-nous capables ?

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