Les Cassandre et les mensonges du pouvoir

Les avertissements ne manquaient pas sur les risques de pandémie à court terme, avec pour seul écho le démantèlement des moyens capables de répondre à ce risque. Et maintenant que l'épidémie est bien installée, une communication faite de désinformation et de mensonges grossiers.

A la question "les dirigeants de ce monde avaient-ils les moyens de mieux appréhender la pandémie, de mieux se préparer à ses conséquences tragiques ?", Médiapart répond en dressant l'inventaire des Cassandre qui, depuis près de deux décennies, ont averti du risque que se déclenche une pandémie à l'échelle de la planète et il est impressionnant.
C'est en effet en 2003, à la suite de l'épidémie de SRAS, que sont lancés les premiers avertissements. De cette date à 2019, c'est au total une quinzaine de documents officiels de toutes origines et de toutes natures qui précisent le scénario d'une pandémie à l'échelle mondiale. Parmi ceux-ci, trois rapports du centre d'étude prospective de la CIA (2004, 2008, 2017) qui prédisent que « l’émergence d’une nouvelle maladie respiratoire humaine hautement contagieuse et virulente pour laquelle il n’existe pas [de traitement] pourrait déclencher une pandémie mondiale ». C'est exactement ce qui s'est passé avec le Covid19 ! Au Royaume-Uni, une revue spécialisée prophétise : « Une telle épidémie pourrait potentiellement causer des centaines de milliers de morts et coûter au Royaume-Uni des dizaines de milliards de livres ». Donc même les conséquences économiques de la pandémie étaient prévisibles. En  France, deux livres blancs sur la défense et la sécurité placent le risque de pandémie au nombre des menaces, au même titre que le terrorisme et les cyberattaques :  « Sur les quinze années à venir », l’apparition d’« une pandémie massive à forte létalité » est « plausible » (2008). Le livre blanc de 2013 évoque une « nouvelle pandémie hautement pathogène et à forte létalité ». En 2009, l'INSERM mettait en garde contre une "réémergence des maladies infectieuses, [...] croissante et peu prévisible".
Les personnalités privées n'étaient pas en reste, à l'exemple de Bill Gates en 2015: « si quelque chose tu[ait] plus de 10 millions de gens dans les prochaines décennies, ça ser[ait] probablement un virus hautement contagieux plutôt qu’une guerre. Pas des missiles, mais des microbes ». Et en 2017 :  « Une chose est à peu près certaine : une pandémie mondiale fortement mortelle arrivera durant notre vie », Il faut se préparer à une épidémie « comme les militaires se préparent à la guerre ». Et c'est bien ce que font les militaires, puisqu'en septembre dernier, l’école de guerre navale américaine, parrainait un jeu de guerre ayant pour thème une maladie infectieuse qui se propage rapidement en milieu urbain. 

Donc les avertissements ne manquaient pas et les gouvernements de tous les pays - sauf peut-être la Corée du Sud, Taiwan et l'Allemagne - sont restés sourds. Pendant que les Cassandre criaient leurs prophéties dans le désert, les gouvernements français successifs démantelaient l'hôpital public et dissolvaient l'EPRUS, qui était précisément l'institution missionnée pour préparer les moyens de résistance à une épidémie, dont les vaccins, les tests de dépistage et les masques. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui, cette impréparation, à laquelle s'ajoute le déni du gouvernement actuel au début de l'épidémie, est cause de l'explosion de la maladie. Il fallait donc mentir pour cacher cette réalité et c'est ce qu'a fait la communication officielle, la plupart du temps de façon pas très subtile.

Olivier Veyran, nouveau ministre de la santé, se mettait rapidement au diapason des menteurs professionnels qui se sont exprimés tout au cours de cette crise, en contestant l'utilité des masques. Sibeth, cette porte parole du Gouvernement qui parle toujours à la première personne, surenchérissait en affirmant que l'usage du masque était tellement difficile qu'elle même ne savait pas s'en servir. C'est maintenant le Quotidien du Médecin qui rapporte les propos de Macron lui-même, qui affirme que "la France n'a jamais été en rupture de masques". Cette déclaration sonne comme une provocation vis-à-vis du personnel soignant, qui est en droit de se demander pourquoi les hôpitaux publics ont été si lents à lui en fournir ! Le pouvoir n'a jamais été à cours de mensonges pour tenter de faire oublier l'incompétence dont il a fait preuve au cours de cette crise sanitaire.
Dans le registre des mensonges grossiers, il y a aussi la palme à attribuer à Sibeth la bien prénommée, celle qui confond Saint Thomas l’Apôtre et Saint Thomas d'Aquin : elle qui assume de mentir pour protéger le président n'hésite pas à affirmer que l'OMS n'a donné ses consignes de dépistage massif que vers la mi-avril. En réalité, c'est vers la mi-mars et il faut être particulièrement stupide pour mentir sur des choses aussi facilement vérifiables. Sibeth (à manger du foin) ferait mieux d'affiner ses mensonges - si elle en est capable - car le résultat final est une perte totale de confiance envers le Gouvernement. Voici à quel niveau se situe la prétendue "pédagogie" des politiques. L'emploi même de ce mot qui, selon ses racines grecques,  signifie "éducation des enfants" est détestable, car il implique que les français sont considérés comme des enfants. Alors pourquoi cette différence avec les allemands, à qui leurs élus parlent comme à des adultes ?

Nous conclurons en disant que le même scénario se reproduit sous nos yeux s'agissant du réchauffement climatique, des risques de sécheresse et de famine. De plus en plus, les conclusions des scientifiques sont validées par la répétition des ouragans, la fonte des glaciers et les éboulements répétés en haute montagne, les sécheresses répétées et les incendies récurrents en Amazonie et en Australie, à tel point que les climatosceptiques ont du faire évoluer leur langage (sauf Trump qui n'a pas encore compris). Si l'épidémie de Covid19 n'aboutit pas rapidement à une nécessaire réflexion sur notre modèle économique, les catastrophes futures sont déjà annoncées.

 

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