Le neuvième jour

Le septième jour, Dieu se reposa. Le huitième jour, Il vira l'Homme du jardin d'Eden et le neuvième jour, l'Homme commença à bricoler la nature

La première vague de la crise passée, on ne peut que constater que les apprentis sorciers sont de retour, n'ayant tiré aucune leçon des évènements récents.

C'est d'abord le retour de pesticides tueurs d'abeilles autorisé pour les cultures de betteraves. Le Gouvernement peut toujours prétendre qu'il s'agit d'une mesure temporaire destinée à soutenir l'industrie sucrière en difficulté, on sait que le "temporaire" politique peut se muer en définitif. D'autant plus que les lobbies céréaliers réclament aujourd'hui les mêmes mesures pour leur activité et qu'il n'y a aucune raison de refuser à l'un ce que l'on a accordé à l'autre. Pour résumer, le Gouvernement exerce un arbitrage entre les betteraviers, soutenus par un puissant lobby, et les apiculteurs, nettement moins puissants. C'est la production immédiate des sucriers contre l'avenir à long terme d'une espèce d'insectes utiles à la pollinisation et donc à la reproduction des plantes à fleurs et à la production de fruits. Même si la citation d'Einstein, selon laquelle la disparition des abeilles entraînerait celle de l'Humanité en quatre ans, est probablement apocryphe, il n'en reste pas moins que cette extinction d'espèce porterait un rude coup à la biodiversité végétale et, du même coup, à l'alimentation humaine. C'est ce qui est documenté par une tribune de l'Humanité, qui nous dit que "sans abeilles, nos écosystèmes, et donc nos sociétés humaines qui dépendent des écosystèmes, seraient complètement déstabilisés, notamment du point de vue alimentaire". En effet, 80% de la reproduction florale dépend de la pollinisation. Ce serait donc un monde sans fleurs, mais aussi un monde sans fruits. Or c'est plus de 70 % des cultures, "dont presque tous les fruits, légumes, oléagineux et protéagineux, ainsi que les épices, le café et le cacao" [qui] dépendent très fortement des 
insectes pollinisateurs, sauvages ou domestiques, dont les abeilles". Et on note au passage que, comme par hasard, les lobbies agricoles qui demandent le rétablissement des néonicotinoïdes sont ceux dont la production ne dépend pas des insectes pollinisateurs (betteraviers, céréaliers) et qu'au delà de leurs propres intérêts, ils n'ont aucun souci de ce coup porté à nos ressources alimentaires (environ 36 % de ce que nous mangeons dépend directement du service de pollinisation des abeilles).

Mais, qu'on se rassure : les bricoleurs technologiques travaillent à des moyens de satisfaire tout le monde et c'est là que les apprentis sorciers rivalisent d'imagination : il s'agit ni plus ni moins que d'appliquer les techniques de "forçage génétique" déjà à l'étude pour éradiquer l'anophèle qui véhicule le paludisme - au génome des abeilles, afin de les rendre résistantes aux pesticides. On lâchera ainsi des abeilles artificiellement mutantes dont les gènes finiront par coloniser toute l'espèce. Bien entendu, il n'est nullement question de s'intéresser aux conséquences que pourrait avoir cette modification sur la biodiversité, qu'on est, de toute façon, incapable de prévoir. Les firmes qui s'intéressent à ces techniques sont les mêmes que celles qui ont répandu le maïs génétiquement modifié et les pesticides et l'une d'entre elles - Monsanto dont Bayer a récemment fait l'acquisition - a réussi à faire autoriser le glyphosate au moyen d'études dont on sait maintenant qu'elles ont été truquées. Une organisation canadienne dénonce les conflits d'intérêt (plus de la moitié des auteurs) relatifs à un rapport de l'UICN (union internationale pour la conservation de la nature) .Il faudrait donc être bien crédule pour se fier à l'honnêteté des promoteurs de ces méthodes !

La question doit maintenant être débattue au niveau européen : dans cette optique, 16 organisations ont interpellé le premier ministre dans une lettre énumérant les dangers du forçage génétique et demandant au gouvernement français d'appliquer le principe de précaution en défendant "une interdiction de la production, de l'utilisation et de la dissémination de tout OGM issu du forçage génétique". Le citoyen peut aussi participer à cette démarche en signant la pétition en faveur  moratoire international sur la dissémination d'organismes modifiés par forçage génétique.

 

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