Bravo François Ruffin

C'est une lettre de François Ruffin parue dans le Monde du 5 mai. Dès le titre, on entre dans le vif du sujet : "lettre ouverte à un futur président déjà haï". Mais cette haine, l'intéressé ne semble guère en prendre la mesure. Et c'est bien ce qui inquiète François Ruffin. Une lettre que je voudrais avoir écrite, tant elle est pertinente et percutante

C'est à un futur président "frappé de surdité sociale" que François Ruffin s'adresse : Emmanuel Macron, dont la devise pourrait être "courage, fuyons", aurait du prendre la mesure de son impopularité lors de sa confrontation avec les employés de Whirpool, une entreprise menacée de fermeture avec la perte de 600 emplois - CDI, intérimaires et sous-traitants - dans une zone d'emploi déjà sinistrée : Comme son maître inavoué François Hollande à Florange, il était venu faire le beau au cours d'une rencontre à huis clos avec les syndicats de l'entreprise, mais n'avait pas jugé utile de s'adresser aux salariés. Il y a été forcé par une visite impromptue de sa rivale et s'est fait accuellir très fraichement (un euphémisme !) par les employés en grève. Visiblement, l'enfant du pays n'était pas le bienvenu ! Il n'est pas le bienvenu non plus à Amiens et à Longueau : "J'ai discuté avec des centaines de personnes et cela se respire dans l'air : vous êtes haï. Cela m'a frappé, impressionné, stupéfait : vous êtes haï. [...] Cela confirme mon sentiment, lors de mes échanges quotidiens chez Whirpool : vous êtes haï."

Cette surdité sociale, François Ruffin en détaille les conséquences immédiates et à long terme. D'abord les conséquences sociales : incapable de tirer les leçons de la mobilisation contre la loi Travail (une loi minoritaire à tous les points de vue), monsieur Macron entend encore "simplifier le code du travail" - traduisons : hâter l'application des mesures dévastatrices prévues dans la loi Travail (dont il est largement l'inspirateur) et, surtout, en ayant recours aux ordonnances pour détruire ce qui reste de protection à ceux que François Hollande appelait les "sans dents". Et que répond le conseiller économique - l'anti-Piketty Philippe Aghion : il invoque l'histoire du nazisme et répond à une électrice tentée par le vote blanc par cette formule éculée : "Ne pas mettre un vote ou s'abstenir, c'est en fait voter Marine le Pen". Croit-on que voter contre le Zyklon B, contre le nazisme, contre Pétain (brûlants sujets d'actualité !) suffise à donner une légitimité pour engager des bouleversements que l'économiste décrit lui-même : "les coupes d'abord dans le social, sur l'assurance maladie, la tarification à l'acte, l'assurance chômage, les collectivités locales". Et l'inénarrable monsieur Aghion de poursuivre avec une comparaison indécente entre une France ruinée au lendemain de la guerre avec la France d'aujourd'hui, productive au point de verser des dividendes records à ses actionnaires tout en maltraitant ceux qui sont à l'origine de cette richesse.

Pour les conséquences à long terme, il faut se projeter dans cinq ans : la montée du Front National fait partie du bilan de Hollande et la continuation de cette politique aboutira inmanquablement aux mêmes conséquences. Et c'est la conclusion de François Ruffin : c'est sur cette légitimité contestable que vous comptez mener vos réformes à marches forcées ? "Vous êtes haï, monsieur Macron, et je suis inquiet pour mon pays, moins pour ce dimanche soir que pour plus tard, pour dans cinq ans ou avant : que ça bascule vraiment, que la "fracture sociale" ne tourne au déchirement. Vous portez en vous la guerre sociale comme la nuée porte l'orage".

Et possiblement un(e) président(e) Front National en 2022. Aussi, ceux qui comme Philippe Aghion proclament qu'il faut voter Macron pour faire barrage au FN n'ont qu'une vision court-termiste : les apprentis sorciers qui s'apprêtent à gouverner la France sans tenir compte des ravages de leur politique pourraient bien nous apporter la victoire du parti d'extrême droite dans cinq ans.

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