"Droit dans le mur"

C'est le titre de couverture par lequel Marianne commente "le bilan amer des gilets jaunes de la première heure". De fait, les réformes annoncées par Macron, ne tiennent aucun compte des aspirations à la justice fiscale exprimée par les Gilets Jaunes et font peu de cas du souci de réforme démocratique qu'ils ont, dans un deuxième temps, exprimée.

Le livre d'Edwy Plénel "la victoire des vaincus", dont nous avons donné ici une fiche de lecture, identifie deux exigences exprimées par la jacquerie des Gilets Jaunes : à l'exigence de justice sociale et fiscale s'est peu à peu ajoutée celle du renouveau démocratique d'une république moribonde, dont la constitution a amené au pouvoir absolu de l'hyperprésidence. Cette dernière revendication s'était exprimée par la demande du Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC) que nous avons commenté dans ce blog.

C'était une première victoire des Gilets Jaunes d'avoir réussi à faire lâcher du lest à une présidence bornée, même si cela ne s'est traduit que par quelques mesurettes qui n'abordaient nullement la question de fond. Mais c'est une victoire sans lendemain : c'était au "Grand" Débat, organisé par un pouvoir selon des règles biaisées dès le début, d'apporter des réponses à celle-ci. Mais il ne fallait rien attendre d'une mascarade où tout était défini dès le début par le Pouvoir, à commencer par des "lignes rouges" qui étaient pourtant le cœur des revendications exprimées par les Gilets Jaunes. Et, au vu des arbitrages présidentiels, on peut dire que la montagne a accouché d'une souris.

Il faut d'abord mentionner la question de la justice fiscale : la première revendication portait sur la taxe carbone, supportée par les automobilistes, mais non par les plus gros bouffeurs de kérosène, les transports aériens et maritimes. A juste titre, cet état de choses apparaissait comme une incohérence flagrante et Macron, pour calmer le jeu, a renoncé dès décembre à l'augmentation de la taxe carbone sur les carburants. Mais un des gilets jaunes de la première heure interrogé par Marianne fait le constat amer que cela n'a pas profité aux français, mais aux compagnies pétrolières et à leurs actionnaires, qui bénéficient toujours de la réforme de l'ISF et du plafonnement des impôts sur les revenus du capital.  "Aujourd'hui, dit-il, le prix du carburant est bien supérieur à ce qu'il était en novembre dernier, sans même que la taxe soit appliquée". Et la facture énergétique s'alourdira encore avec une augmentation de 5.9% du prix de l'électricité prévue au mois de juin. La loi de l'offre et la demande est passée par là, annihilant la seule concession de taille obtenue par les manifestants. Ainsi, plutôt que de rendre supportable socialement la hausse d'une taxe pourtant indispensable pour combattre l'addiction au pétrole, le Pouvoir a-t-il préféré, au nom des "lignes rouges" qu'il avait lui même défini, capituler plutôt que d'aller chercher l'argent là où il est réellement, et ceci sans aucun résultat s'agissant du pouvoir d'achat !

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C'est pourquoi la question du pouvoir d'achat est indissociable de la justice fiscale  et un des gilets jaunes de la première heure nous dit : "j'attends toujours les mesures qui augmenteraient notre pouvoir d'achat". En effet, la question fondamentale, celle qui motive la révolte des Gilets Jaunes, est posée par le mensuel Alternatives Économiques : peut-on encore vivre de son salaire ? Le magazine, en répondant à sept idées reçues, fait le constat que ce sont les plus gros salaires qui profitent des augmentations de pouvoir d'achat. Au début des années 60, les salaires représentaient 75% des revenus, contre 60% aujourd'hui. Si on fait abstraction du poids croissant des retraites dans les revenus du fait du vieillissement de la population , les actifs, eux aussi sont de plus en plus dépendants des transferts sociaux, car ceux-ci sont passés, des années 70 à maintenant, de 11% à 16% du revenu des ménages. Pour les plus pauvres, les prestations sociales représentent plus de la moitié des revenus. Le maintien du pouvoir d'achat des salaires a donc fait l'objet d'un transfert des entreprises vers le contribuable, d'autant plus important que les exonérations fiscales encouragent l'embauche au SMIC, constituant ainsi des "trappes à bas salaires". Avec des emplois précaires de plus en plus nombreux et des dépenses fixes (loyer, eau, électricité...) qui croissent plus vite que l'augmentation des salaires, un grand nombre des ménages français connaissent des fins de mois difficiles et ne peuvent faire face à des évènements imprévus ou à des variations de prix, toujours à la hausse. Et ce n'est pas une prime exceptionnelle créée à la fin de l'année et reconduite d'année en année qui changera cet état de fait, car elle n'est ni obligatoire pour les entreprises, ni pérenne.

"Plutôt qu’un tournant assis sur une réflexion, il s’agit d’un tapis de mesures destinées à éteindre les frondes", nous dit le magazine Challenges.
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En effet, si une baisse de l'impôt sur le revenu est annoncée, elle n'est ni chiffrée, ni soumise à un calendrier. La première mesure concerne l'impôt sur le revenu : "Je ferai donc simple, déclare le Président : pas de hausse d'impôt, une baisse pour ceux qui travaillent". Est-ce à dire qu'on va mettre à contribution ceux qui ne travaillent pas (retraités, chômeurs) à l'exception des "fainéants et des cyniques" qui s'enrichissent en dormant ? Il faut voir dans la promesse de réindexer les retraites de moins de 2000 euro une tentative pour désolidariser les retraités concernés des autres plutôt qu'un changement d'approche, même si le Président trouve "normal" que les retraites de plus de 2000 euro participent à l'effort. Car il demeure illégitime que les compensations des cadeaux faits aux plus riches pèsent sur les retraites, quel que soit leur montant. Si les adorateurs du veau d'or sont capables de mobiliser en quelques jours des sommes avoisinant le milliard d'euro pour les vieilles pierres de Notre-Dame, ils doivent aussi être les premiers mis à contribution pour que plus personne ne dorme dans la rue.

Il y avait une question du soi-disant grand débat qui était symptomatique, sur les dépenses publiques qu'il faudrait baisser,  car elle montrait que le Gouvernement, quelles que soient les réponses, restait dans une logique d'austérité. Le financement de ces mesures, évaluées à 17 milliards d'euro, pose aussi question : pour le ministre des finances, elles seront en partie compensées par des coupes dans les dépenses publiques. Mais "en partie" seulement. On peut donc imaginer que la soi-disant baisse d'impôt ne soit qu'un effet d'annonce destiné à calmer la colère qui s'exprime dans le pays depuis 7 mois et que, dans l'avenir, la pression fiscale soit soumise à une trajectoire de yoyo, comme cela a toujours été le cas dans les 40 dernières années. D'ailleurs, 74% des français estiment que les annonces gouvernementales n'apportent aucune réponse satisfaisante à la crise des Gilets Jaunes.

Il en est de même avec la réforme des institutions censée injecter plus de démocratie dans un régime proche du pouvoir absolu : Les mesures annoncées posent beaucoup plus de questions qu'elles n'apportent de réponses à l'impératif d'un meilleur contrôle du Pouvoir par les citoyens.
Avec un référendum d'initiative citoyenne réduit à sa plus simple expression régionale, avec l'absence de reconnaissance du vote blanc comme un vote à part entière, avec l'absence de quorum dans les votes de l'Assemblée Nationale, un Président à 17% de votes au premier tour pourra continuer à gouverner par ordonnances et le Parlement entériner des décisions importantes avec moins de 50 votants, comme il l'a fait récemment pour la prolongation d'autorisation du Glyphosate ou pour la privatisation d'ADP.
Avec la diminution du nombre de signatures citoyennes nécessaire pour déclencher un référendum d'initiative partagé, on pourra juger le Président aux actes : le nombre de députés requis étant déjà obtenu contre la privatisation de l'aéroport de Paris, le Gouvernement acceptera-t-il, si le nombre de signatures citoyennes requis est recueilli, d'organiser un référendum sur la question ou se retranchera-t-il derrière des obstacles constitutionnels pour refuser la tenue de celui-ci ?

Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est d'abord cette absence de capacité d'écoute et de concertation  avec les corps intermédiaires qui, chez Macron, se révèle être une véritable infirmité : si, jusqu'à récemment, il ne savait répondre que par des insultes indignes de la fonction qui est la sienne, il a été forcé de baisser d'un ton devant la violence de la révolte. Mais il n'apparaît pas, ni dans ses propositions, ni dans son attitude, qu'il ait vraiment compris l'ampleur de ce qui se passe depuis septembre.

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