Trancher le noeud gordien du Brexit ?

Une majorité des électeurs britanniques souhaite un nouveau référendum sur le Brexit. Dans l'intérêt du Royaume-Uni comme dans celui de l'Union Européenne, ne devrait-on pas considérer cette demande ?

Si c'était à refaire, revoteraient-ils pour le Brexit ? Paul Jorion, dans une chronique du journal le Monde (3 juillet 2018), dresse un état des lieux de l'opinion des britanniques  à ce sujet : il fait état d'une manifestation ayant rassemblé à Londres plus de 100000 personnes pour réclamer un deuxième référendum. La tenue de celui-ci, si l'on en croit les sondages, serait approuvée par 48% des britanniques, contre 25% contre, le pourcentage restant étant constitué d'abstentionnistes et d'indécis. Si ce deuxième référendum avait lieu, 53% des électeurs (contre 48,1% au référendum du 23 juin 2016) se prononceraient pour un maintien du Royaume-Uni dans l'Union Européenne.

Il y a d'abord l'incertitude des négociations, qui buttent sur un problème de fond que les électeurs n'avaient sûrement pas envisagé : la question de la frontière irlandaise qu'aucune des parties irlandaises ne souhaite voir rétablir, que Theresa May souhaiterait voir contournée par un accord de libre-échange qui pérenniserait la situation commerciale d'avant Brexit, tout en permettant aux britanniques de signer des accords commerciaux bilatéraux sans que l'Europe ait son mot à dire. Cela, évidemment, les négociateurs européens n'en veulent pas ! De plus, les responsables irlandais se disent prêts à bloquer l'accord de retrait "si le gouvernement britannique ne respecte pas ses engagements clairs […] envers l’Irlande et l’ensemble de l’UE". Il y a donc un risque réel que les négociations actuelles n'aboutissent à aucun accord et remette donc en question le peu d'avancées obtenues ces derniers mois, dont la question de la dette britannique à l'Europe, dont le montant avait été fixé d'un commun accord.

Cette seule question irlandaise menace l'unité du Royaume-Uni : l'accord du vendredi saint, qui a mis fin à la guerre civile en Irlande du Nord, prévoit en effet que le ministre chargé de l'Ulster ait la possibilité juridique de susciter un référendum portant sur la réunification de l'Irlande. Cela pourrait être le cas si, dans les sondages, se dégage une majorité en faveur de cette option. Or, dès 2021, les estimations démographiques prévoient que le nombre d'électeurs catholiques excédera celui des électeurs protestants. Et il n'est pas dit que les électeurs de l'Ulster, tant catholiques que protestants, soient prêts à compromettre une paix chèrement acquise. La sécession de l'Irlande du Nord n'est donc pas du tout improbable. Elle provoquerait, selon toute vraisemblance, un appel d'air qui pousserait le gouvernement écossais à provoquer aussi un référendum sur l'indépendance.

Le climat d'incertitude dans lequel se déroulent les négociations pèse de tout son poids sur la conjoncture britannique : Paul Jorion fait état d'une contraction de l'économie  de 2,1%, menaçant 860000 emplois. Ceci vient de se concrétiser par la menace d'Airbus de quitter le territoire britannique si les négociations avec l'Union Européenne se concluent sans accord. Ce serait 25 sites fermés sur le territoire du Royaume Uni avec perte de 15000 emplois, sans parler des fournisseurs et sous-traitants qui font travailler plus de 100000 personnes. Quant à la perte pour l'économie britannique, elle se chiffrerait à près de 8 milliards de livres. Mais la signature d'un accord n'écarterait pas pour autant la menace : "Dans n'importe quel scénario, a précisé le directeur d'exploitation de l'aviation civile, le Brexit a de graves conséquences négatives sur l'industrie aéronautique britannique et sur Airbus en particulier".

Cette menace sur l'aéronautique britannique n'est qu'une des étapes d'une réaction en chaîne qui concerne tous les secteurs économiques : des pans entiers du secteur bancaire envisagent de quitter la City. Dans le secteur automobile, deux constructeurs attirent également l'attention sur les ravages du Brexit. Le responsable des relations douanières chez BMW (propriétaire de Mini et de Rolls Royce) déclare : "si en fin de compte la logistique s’arrête à la frontière, alors nous ne pourrons pas produire au Royaume-Uni". Et il y a aussi Siemens pour qui le Royaume-Uni ne doit pas quitter l'Union Douanière.

Les prises de position d'Airbus, détaillées dans le Monde, expriment bien la gravité des problèmes auxquels se heurte le maintien d'une activité au Royaume-Uni : en cas d'absence d'accord de réciprocité, impossibilité d'installer sur les avions des pièces n'ayant pas la certification européenne ; fort renchérissement au passage des douanes pour une industrie qui vit à flux tendu : pénalités de retard consécutives à la lenteur des procédures douanières, entraînant une perte financière de plusieurs milliards d'euro. En réponse, nous attendons pour le 9 juillet un "livre blanc" du gouvernement britannique détaillant les relations commerciales avec l'Union, en particulier sur le frontière irlandaise. La politique industrielle de la firme dépendra de la crédibilité des propositions de Theresa May.

La participation au système Galileo pose aussi problème : ce système de navigation par satellite, conçu pour mettre fin à la dépendance européenne vis-à-vis du GPS américain, comporte une partie cryptée qui relève du secret défense. Une des conséquences du Brexit est la mise en place de "clauses Brexit" dans certains appels d'offres visant à exclure les entreprises britanniques en raison de la règle selon laquelle seules les entreprises installées dans un état membre peuvent participer au projet. Pour les européens, "il en va de la souveraineté européenne". Cette prise de position n'est pas sans provoquer quelques grincements de dents outre-Manche. Les britanniques rappellent qu'ils ont été partie prenante du projet dont ils ont financé 12% du budget et attribuent leur exclusion à une guerre commerciale. Du côté de l'Union, si on peut arriver à un accord concernant l'accès au système au même titre qu'avec d'autres pays non-membres de l'Union, il n'est pas question de laisser les britanniques construire et contrôler le signal. Mais compte tenu de l'importance de l'industrie spatiale britannique dans le potentiel mondial, il apparaît clairement que cette controverse risque d'entraîner un retard et un surcout de plusieurs années.

Pascal Lamy, ancien directeur de l'OMC, exprime par une formule imagée le caractère indéfectible des liens que le Royaume-Uni a tissés avec L’Europe et qu'il s'apprête pourtant à couper : "le Brexit se révèle aussi compliqué que de retirer un oeuf d'une omelette". Devant l'avalanche de problèmes posé par le Brexit, la gouvernance britannique semble en été de sidération : le Brexit apparaît comme un cancer qui ronge la société britannique au point qu'il phagocyte tout l'espace parlementaire : ainsi le nombre de votes sur des questions hors-Brexit a diminué d'un tiers. Les débats s'enlisent autour de solutions qui ont déjà été rejetées par Bruxelles, comme sur la question de la frontière irlandaise et le traitement des maux qui minent la société britannique est remis aux calendes grecques. Et les passions sont telles que les idéologues du "Hard Brexit" vont même jusqu'à menacer de mort une députée qui affiche des positions ouvertement anti-Brexit.

Le Brexit apparaît donc comme une embrouille comparable au nœud Gordien et il apparaît certain que des électeurs, dûment informés de tous les problèmes qu'il soulève, ne l'auraient pas voté. Pour qu'un référendum soit démocratique, il faut que l'information soit complète et sincère et cela n'a manifestement pas été le cas. La demande d'électeurs pour un deuxième référendum apparaît donc légitime et, sur le plan des principes, une Europe capable d'enterrer un résultat référendaire par la signature d'un traité n'a pas à donner de leçons d'éthique à ce sujet. Cela ne mettrait pas fin à la négociation, mais l'objet de celle-ci pourrait tenir en une phrase : prendre les dispositions nécessaires pour qu'à l'avenir, Londres ne puisse plus faire  son menu "à la carte", comme cela a été trop souvent le cas depuis le "I want my money back" de Margaret Thatcher.

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