La rentrée de Joseph Stiglitz

Joseph Stiglitz fait une rentrée remarquée avec la publication d'un nouveau livre intitulé "la grande fracture", dont des extraits sont publiés dans Marianne, plus une interview accordée au journal l'Humanité. A défaut d'avoir lu ce livre, il est possible de commenter ces deux documents.

L'humanité met en relief un parallèle saisissant : "85, c'est le nombre de milliardaires nécessaires pour remplir un autobus et contenir une fortune équivalente à celle de la moitié la plus pauvre de la population du globe". Cela illustre "la grande fracture", les 1% de superriches face aux 99% restants - classes populaires et moyennes - qui se demandent "comment ils vont payer la formation supérieure de leurs enfants, ce qui va se passer si un membre de leur famille a une maladie grave, comment ils vont financer leur retraite. Dans les affres de la grande récession, des dizaines de millions se sont demandés s'ils allaient pouvoir garder leur maison. D'autres n'y ont pas réussi".

Le 1% est clairement désigné par Stiglitz comme responsable de la crise : d'abord parce que, capturant 91% des fruits de la croissance, ils dépensent en proportion beaucoup moins que ceux qui sont "plus bas" et sont ainsi responsables de la faible dynamique économique ; ensuite parce que, pour continuer à s'enrichir en dépit de la faible activité, ils n'hésitent pas à créer des bulles financières qui explosent toujours à leur profit. Ce que Marianne traduit par la formule : "l'inégamité a contribué à provoquer la crise, la crise a exacerbé les inégalités préexistantes". Ainsi, de bulle en bulle, c'est un cercle vicieux qui s'installe et contriibue à l'apparition de nouvelles crises.

Dans l'interview de l'humanité, Stiglitz est interrogé sur l'Europe et voici ce qu'il en dit :
La crise grecque :  les mesures imposées au pays ont contracté de façon importante sont produit national brut : Rappelons-nous Piketty qui nous dit que la valeur absolue de la dette a baissé, mais qu'en pourcentage d'un PNB qui a lui même baissé de 25%, la dette a augmenté. Cela souligne toute l'absurdité du nouveau plan d'aide, qui prétend, avec les mêmes recettes, obtenir des résultats différents ! Joseph Stiglitz illustre cette absurdité par les propos suivants : "la chose étrange, c'est que très normalement, quand quelqu'un prête de l'argent, il met des conditions qui permettent de s'assurer que celui qui emprunte puisse rembourser. Mais, dans le schéma retenu, les européens et la troïka ont imposé des conditions qui rendent le remboursement quasi impossible". Il est d'ailleurs symptomatique que, désormais, le FMI  refuse de s'associer au nouveau plan d'aide et parle de restructuration de la dette.
Tout naturellement, le propos dérive sur le fonctionnement de la zone euro :  Stiglitz estime que les pratiques engendre un "déficit de démocratie" criant en Grèce, mais affectant toute l'Europe à des degrés divers. du fait de l'Ecofin, qui impose l'austérité en s'assoyant sur les votes des peuples qui la rejètent. Cassandre impétinent, il continue de pointer la nécessité de grosses réformes structurelles (union bancaire, coopération fiscale, soutien aus pays qui ont des problèmes) et insiste sur le minimum de solidarité nécessaire entre les états. "Lorsque la Californie a eu un problème, souligne-t-il, tous les autres états ont aidé la banque de Californie, nous avons un certain niveau de solidarité". C'est la différence avec l'Europe où cette solidarité n'existe pas et c'est celà qui fait aussi que les Eetats Unis résistent mieux à la crise.
Pour évoquer plus spécifiquement la France,  sa soumission à la politique allemande pose question et Stiglitz l'attribue à la peur de rétorsions infligée par ce trop puissant voisin. Les propos tenus dans le dernier livre de François Hollande, qui ne manque pas d'explications fumeuses du même acabit que ce que nous allons citer, semblent lui donner raison : il faut rappeler que la renégociation du traité européen imposé par Merkel faisait partie des promesses de campagne du candidat Hollande. Pour justifier son renoncement, il dit qu'il a accepté le traité "pour situer la France au coeur de l'Europe et non en marge". Autrement dit, il n'a pas été capable de faire entendre sa différence !
Pour Stiglitz, la politique pratiquée par la gauche est bien une politique d'austérité qui ne veut pas s'avouer : si vous coupez dans le budget, vous déprimez l'économie. Cela s'appelle l'austérité". En ce qui concerne les cadeaux faits aux entreprises (CICE, crédit impôt recherche, baisses de charges), il dit clairement que c'est de l'argent jeté par les fenêtres car, en l'absence de contreparties, "il n'existe aucune preuve qu'un allègement des impôts conduise mécaniquement à plus d'investissement".  Pour lui, la seule mesure légitime et logique est de faire bénéficier les entreprises qui investissent en France de réductions d'impôts et, "en parallèle, imposer plus fortement celles qui n'investissent pas en France".

C'est d'ailleurs aussi le nouveau "New Deal" qu'il propose non seulement pour les Etats Unis, mais pour l'économie mondiale : taxer les entreprises en fonction de leur effort d'investissement et de leur politique sociale. C'est la première façon de lutter contre l'évasion fiscale, considérée comme la lèpre de l'économie mondiale. Pour lui, les entrepeneurs qui se gargarisent de leur "responsabilité sociale", mais placent leur argent dans les paradis fiscaux ne sont que des imposteurs : "la plus importante des responsabilités sociales est de payer l'impôt". Il propose aussi une réforme ambitieuse de la fiscalité des multinationales, qui seraient imposées sur une base globale, avec répartition des sommes entre chaque pays au prorata des bénéfices qui y sont réalisés. L'idée risque de prendre eu temps pour faire son chemin, mais Stiglitz affirme : "nous savons comment créer ce type de modèle, qui ne permettra pas un fonctionnement parfait, mais constituerait déjà une amélioration considérable".  Et c'est une idée que les partis qui veulent se démarquer du PS et de sa politique (Front de Gauche, Nouvelle Donne et aussi les "frondeurs", à supposer qu'ils en aient le courage) devraient soutenir !

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