Que va faire la Catalogne ?

Aujourd'hui, l'Espagne a une structure fédérale, avec ses 17 communautés autonomes. La Catalogne est l'une d'entre elle et dispose de son propre gouvernement, de son propre parlement et de sa propre police. Elle est compétente sur les questions d'éducation, de santé, de sécurité et dispense son enseignement en Catalan et ses services dans deux langues officielles : le Castillan et le Catalan.

Alors, pourquoi ce débat sur l'indépendance et qu'est ce que celle-ci apporterait de plus aux catalans ? La Catalogne, c'est aussi une province riche (20% du PIB espagnol) qui refuse la solidarité avec ceux qui sont moins favorisés, à l'instar  des séparatistes de Lombardie qui ne veulent plus payer pour les Pouilles ou de Flandre qui veulent la partition de la Belgique. Mais on ne peut pas dire que l'Union Européenne montre l'exemple : le refus toujours persistant d'alléger la dette grecque, malgré les ravages qu'a fait l'austérité sur l'économie du pays, montre que les valeurs de solidarité sur lesquelles devait se construire l'Europe ne sont que des vœux pieux, non traduits dans les faits. C'est peut-être un début d'explication à cette déliquescence de ces valeurs.  Pourtant, cette solidarité s'est exercée vis-à-vis de l'Allemagne lorsque, dans les années 60, une partie substantielle de sa dette lui a été remise. Mais cela, les allemands ne veulent pas s'en souvenir.

Cela dit, il serait très réducteur de limiter l'analyse sur la situation en Catalogne à cette seule considération. Car les raisons de cette aspiration à l'indépendance sont nées d'un contentieux avec le pouvoir central espagnol qui dure depuis des siècles : c'est la partition de la province actée par le traité des Pyrénées qui fixe définitivement la ligne de partage des eaux comme frontière entre l'Espagne et la France (à l'exception du Val d'Aran et de l'enclave de Llivia) et attribue mécaniquement le nord de la province à la France, l'institution d'un centralisme à la française et le "gommage" des particularismes provinciaux après la guerre de succession d'Espagne, la répression des idées révolutionnaires par les très réactionnaires Bourbon d'Espagne après la chute de l'empire français qui avait annexé la Catalogne. Dans les années 30, c'est la région la plus industrialisée d'Espagne et les luttes sociales y sont sévèrement réprimées par le gouvernement central. Pendant la guerre civile espagnole, la Catalogne est un bastion républicain et subira, comme tel, une répression féroce du pouvoir franquiste qui va jusqu'à interdire l'usage du Catalan. Les aspirations à l'indépendance n'ont fait que cristalliser cette longue suite d'antagonismes entre le pouvoir central et la Catalogne, qui, le plus souvent, se sont conclues aux dépens de cette dernière. C'est pourquoi les violences policières aveugles exercées par le pouvoir espagnol ne peuvent que réveiller les vieux démons. En outre, elles sont totalement  injustifiées, car il faut rendre cette justice aux catalans que, contrairement aux basques, ils n'ont jamais recouru  au terrorisme pour soutenir leurs aspirations à plus d'autonomie ou à l'indépendance.

On peut pourtant douter que les partisans de l'indépendance aient complètement mesuré les conséquences de celle-ci : déjà deux banques annoncent le déménagement de leur siège social en dehors de la Catalogne. Plusieurs sociétés ont déjà franchi le Rubicon et d'autres annoncent leur intention de quitter la Catalogne en cas d'indépendance. Car la réalité est que l'indépendance de la Catalogne signifie la sortie immédiate de l'Union Européenne, sans possibilité d'y adhérer en tant qu'état indépendant, avec toutes les turbulences qui en résulteront, à commencer par la sortie de l'euro, par la création d'une nouvelle monnaie qui ne serait pas internationalement reconnue, par les difficultés que cela engendrerait pour les entreprises exportatrices. Certains proclament que la Catalogne est assez riche pour être autosuffisante. En ces temps de mondialisation, aucun pays ne peut se vanter de ne pas dépendre des autres.

Les sondages montrent une contradiction entre les sondages et les résultats du référendum : alors que les indépendantistes sont en minorité (41% des sondés), le scrutin a donné une écrasante majorité à ces derniers avec 90% de oui. Cette contradiction peut s'expliquer par une abstention massive des opposants à l'indépendance, parce que, considérant le référendum comme illégal, ils ne se sont pas déplacés pour voter. Un doute légitime grève donc le résultat de ce scrutin.

La Catalogne et le reste de l'Espagne sont toutes deux à la croisée des chemins et la balle est dans le camp des catalans : le président de la région, qui avait déclaré vouloir proclamer l'indépendance quel que soit le taux d'abstention, ira-t-il jusqu'au bout de sa démarche ? il peut encore reculer, compte tenu de la validité contestable de ce scrutin et des dommages infligés à l'économie de la province, mais quelque part, il est pris à son propre piège, car les partisans de l'indépendance ne le lui pardonneraient pas. Mais pour que la Catalogne ait juridiquement la possibilité de proclamer son indépendance, il faudrait une modification de la constitution espagnole que le gouvernement central n'est nullement disposé à discuter. Tout est donc possible, y compris continuer le bras  de fer avec le gouvernement espagnol. Pour sortir de cette impasse, aucune médiation n'est à attendre de la part des instances européennes qui n'ont pas l'intention de s'immiscer dans les affaires espagnoles. Les deux adversaires se trouvent donc aujourd'hui face à face. Auront-ils la sagesse de composer ?

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