La "démocratie" illusoire

Ni une séparation des pouvoirs de plus en plus fictive, ni la "volonté d'écoute" d'un Grand Débat instauré sous la pression des Gilets Jaunes, ni la soi-disant liberté de la Presse ne doivent faire illusion : notre démocratie est moribonde et tout est organisé pour l'achever.

Il y a d'abord l'Assemblée Nationale, qui reproduit le scénario que nous avions connu au moment où les soi-disant "frondeurs" obligeaient Valls à dégainer l'article 49-3 de la constitution : aujourd'hui, c'est cinquante députés de la Majorité qui, incapables de déposer une motion de censure, s'abstiennent lors du vote de la loi anti-casseurs : cette loyauté mal placée envers la main qui les nourrit leur fait oublier la loyauté envers leurs électeurs. Un parlement ne fait la Démocratie que lorsqu'il décide en toute indépendance du Pouvoir Exécutif.

Or ce parlement soutient, depuis l'arrivée de Macron au pouvoir,  une dérive inquiétante vers la privation des libertés fondamentales : après six prorogations de l'état d'urgence, le Parlement vote, à l'initiative du Gouvernement, la loi sur la sécurité intérieure, qui banalise les dispositions de ce régime d'exception : cette loi, votée sous le prétexte de renforcer la lutte contre le terrorisme, a largement été détournée de son but initial, comme le montre le bilan dressé par le ministre de l'Intérieur après quelques semaines d'application. Le subconscient du Président, relayé par celui du Ministre de l'Intérieur, leur fait dire dans un lapsus commun qui révèle leurs véritables intentions, que la France est sortie de l'état de droit (pardon ! de l'état d'urgence).

Sur le même registre, la récente loi anti-casseurs étend certaines dispositions de l'état d'urgence à la gestion des manifestations : l'article 2 de cette loi, à laquelle s'opposent les 50 députés de la majorité dépourvus du courage de voter contre la loi, prévoit la possibilité pour le Préfet d'interdire de manifestation qui bon lui semble. Exit le juge des libertés ! L'étape suivante de cette dérive inquiétante sera-t-elle, comme le suggère un député de gauche, le retour aux lettres de cachet ?

L'illusion de la Démocratie est également entretenue par le simulacre du Grand Débat, qui est à la fois une insulte à notre intelligence et à la Démocratie : dès le début, le Gouvernement a entendu imposer ses règles : dans une tentative grossière de court-circuiter la CNDP, dont il voyait les règles d'indépendance et de neutralité comme un obstacle, il a demandé à Chantal Jouanno d'animer le Grand Débat à titre personnel. Suite au refus de celle-ci, la fuite concernant son salaire est arrivée trop à propos pour ne pas croire qu'elle a été organisée ! L'obstacle Jouanno écarté, le Gouvernement a enfermé le débat dans un questionnaire dont les lacunes révèlent les intentions du Pouvoir : à titre d'exemple, la question posée sur les dépenses à réduire montre bien qu'on reste dans une logique d'austérité : le rétablissement de l'ISF et la suppression de la Flat Tax sont d'emblée définies comme des "lignes rouges" qu'a posées le Gouvernement et, dans le questionnaire, il n'est nullement question de la fraude et de l'évasion fiscale sans laquelle le problème de la dette publique n'existerait pas. On peut augurer que les réponses biaisées du Grand Débat serviront à délégitimer le mouvement des Gilets Jaunes et à renforcer l'arsenal répressif contre les manifestations !

Les attaques contre la liberté de la presse deviennent de plus en plus flagrantes : d'abord par la voie législative, puisque les toutous de Macron ont adopté sans états d'âme la loi sur le secret des affaires, qui aurait permis, en son temps, à  Servier d'attaquer les auteurs de révélations sur le Médiator et à Monsanto de trainer en justice les détracteurs du Glyphosate. Cette loi, favorisant ouvertement les intérêts des empoisonneurs aux dépens de ceux des citoyens, confirme la dictature des intérêts financiers sur la santé et le bien-être public. Et puis il y a eu récemment cette attaque contre le secret des sources, dans une tentative de perquisition organisée par le Parquet au siège de Médiapart.

Baby Erdogan doit sa victoire aux présidentielles aux électeurs sincèrement attachés à la Démocratie qui votèrent pour lui au second tout non par conviction, mais pour faire barrage à la peste brune. Ils ne savaient pas alors qu'ils votaient pour un fossoyeur rampant de la démocratie. Que feraient ces électeurs si c'était à recommencer en 2022 ?

 

 

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