Fronde des économistes "présidentiels" ?

Après une poignée de députés LREM qui ne se reconnaît pas dans la politique du gouvernement, les économistes qui ont conseillé Macron pour l'élaboration de son programme tirent à boulets rouges sur les mesures présidentielles. S'agit-il d'une fronde aussi inoffensive que celle d'Hamon ou menacera-t-elle les fondements de la majorité présidentielle ?

Pour élaborer son programme présidentiel, Macron s'est entouré de trois économistes, qu'il a soigneusement choisi parmi ceux qui lui disent ce qu'il a envie d'entendre : parmi eux, Philippe Aghion, dont le fonds de commerce est l'antipikettisme

Dans une interview accordée à Alternatives Économiques, l'économiste répond que c'est parce qu'il réfute la doctrine égalitariste qu'il prête à son adversaire : son credo, c'est l'innovation et il déclare : "si ceux qui innovent n’en tirent pas profit, l’innovation risque d’être bloquée ou fortement ralentie. Il est donc inévitable que l’innovation crée de l’inégalité". Mais Thomas Piketty, dans son pavé le capital au 21eme siècle, ne prend en aucune façon position pour un égalitarisme borné : il constate seulement une montée des inégalités et en analyse les ressorts d'un point de vue historique portant sur la plupart des grands pays. Il pointe notamment du doigt le poids de l'héritage dans l'accroissement des inégalités, qu'il juge excessif et même nuisible.

Mais alors, les positions des deux économistes sont-elles vraiment inconciliables ? On pourrait penser que non, quand on lit la suite de l'interview affublé d'un titre frondeur : "un an de Macron : le compte n'y est pas". Il émet d'abord une sérieuse réserve au propos rapporté ci-dessus : "Mais d’un autre côté, il faut s’assurer que ces innovateurs ne vont pas utiliser les rentes qu’ils tirent de leurs inventions pour mettre des barrières à l’entrée des futurs innovateurs et pour acheter le pouvoir politique". La première de ces conditions implique une forte mobilité sociale ("l'inégalité est particulièrement insupportable si ce sont toujours les mêmes qui se retrouvent en haut de l'échelle sociale") et un solide système de protection sociale, qui existe, mais que Macron est en train de détruire par ses attaques contre les retraites et la sécurité sociale.

Ce dernier point fait toute la différence entre les modèles anglo-saxon ("dans le modèle anglo-saxon, on mise sur la théorie du ruissellement en espérant que les pauvres finiront par bénéficier eux aussi de l'enrichissement des riches") et scandinave ("on met en place des systèmes pour protéger les plus démunis et leur donner une chance d’arriver, eux aussi, en haut de l’échelle sociale, avec une éducation gratuite et de qualité, une santé gratuite accessible à tous et une véritable flexisécurité sur le marché du travail"). Philippe Aghion ne cache pas sa préférence pour le modèle scandinave et se dit "un peu inquiet" des orientations sociales et économiques actuelles du gouvernement : la mise en place d'une flat tax, à laquelle Aghion est favorable, favorisera incontestablement les plus riches, car elle n'est pas neutre sur le plan de la fiscalité. De plus, selon l'économiste, elle ne peut se concevoir qu'en gommant certaines niches fiscales, à commencer par le crédit impôt recherche, qui ne profite qu'aux grands entreprises et représente pour elles un "effet d'aubaine". Il existe des gisements d'économies, qui permettaient de revenir en partie sur l'augmentation de la CSG pour les retraités (tiens donc ! Contesterait-il cette mesure phare de la gouvernance Macron ?), mais aussi de mettre fin à la "misère absolue" de la recherche fondamentale par trop négligée en France ("On ne peut pas avoir une économie innovante sans une recherche fondamentale bien dotée et bien gouvernée en amont des grandes entreprises").

 Quand on demande à l'économiste "que faut-il faire alors ?", il répond flexisécurité bien financée, ce qui implique des moyens à l'assurance chômage et à la formation professionnelle et une revitalisation d'un système de santé bien mal en point. Pour l'instant, dit-il, le compte n'y est pas. Et il conclut : "Si on ne va pas dans cette direction, la France risque de se retrouver à terme dans une situation analogue à celle de l’Italie aujourd’hui, confrontée à la tentation du populisme". La critique est plus sévère qu'elle n'y parait de prime abord, car cela signifie en clair : "Macron, si tu continues tes conneries, la prochaine fois, ce sera le Front National".

Parmi les économistes "présidentiels", Aghion n'est pas le seul à lâcher Macron : selon Médiapart, il est accompagné par deux autres proches du pouvoir qui "clouent au pilori (excusez du peu !!!) sa politique indifférente à la question sociale". Et le trio Aghion-Pisani Ferri-Martin fait du Pickettisme comme monsieur Jourdain faisait de la prose, en préconisant "une taxation plus lourde des très grosses successions, car les enfants des innovateurs sont souvent des rentiers". Mais le trio croit innover en préconisant également un système de bonus malus sur les contrats courts, réclamé depuis longtemps par la CGT et bête noire du patronat français et un plus grand poids des salariés dans les conseils d'administration, réclamé par la CFDT et bête noire du patronat français.

Ce que les commentaires liés à l'interview de Médiapart font ressortir, c'est l'incroyable naïveté de ce professeur au collège de France : il devrait connaître de quoi est capable Macron, qui a été le véritable inspirateur de la loi qui porte son nom et de la loi El Khomri, qui a dès le début annoncé qu'il gouvernerait par ordonnance, qui s'est affirmé depuis le début de son quinquennat comme le président des riches. Alors comment Philippe Aghion a-t-il pu croire que la politique gouvernementale irait dans le sens qu'il souhaitait ?

Mais si, au moins, la fronde des trois économistes pouvait ouvrir les yeux aux godillots de la majorité parlementaire, alors elle n'aurait pas été complètement inutile.

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