La diplomatie du tweet

Jusqu'à présent, Donald Trump n'avait dénoncé que les traités signés par son prédécesseur (accord issu de la COP21 et l'accord sur le nucléaire iranien). Mais, à présent, quelques heures seulement après avoir donné son aval au communiqué final du G7, la planche pourrie la plus puissante du monde a décidé de renier sa propre parole..

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La décision de Donald Trump de taxer les importations d'acier et d'aluminium est une mesure clairement dirigée contre l'Europe : en effet, si la quantité d'acier en provenance de la France et de l'Allemagne ne représente que 4% du total des importations américaines, il n'en est pas de même de la valeur de ces importations : en effet, l'Europe exporte aux États-Unis de l'acier transformé à forte valeur ajoutée. C'est donc bien l'Europe qui est la cible de cette guerre économique déclenchée par le président américain, mais par ricochet, d'autres pays vont être impactés : le Canada (16% des importations américaines), le Brésil (13%), la Corée du sud (10%), la Russie et le Mexique (9%). Mais, beaucoup plus que l'impact direct de la taxation décidée par Donald Trump, c'est les conséquences indirectes de la décision sur les marchés qui inquiète les métallurgistes européens : "Les importations américaines d’acier représentent environ 30 millions de tonnes chaque année, précise le patron d'Arcelor Mittal France. Et si ces 30 millions de tonnes qui allaient normalement aux États-Unis se retrouvent sur le marché européen, il est clair que cela aura un impact très important sur le prix de l’acier, l’emploi dans la métallurgie et l’économie de nos sociétés".

C'est donc un G7 qui avait débuté sur fond d'un retour au protectionnisme pur et dur: la décision du président américain équivaut à un torpillage en règle de la zone ALENA de libre échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, ainsi que des règles de l'OMC, dont le président américain ne veut plus. Autant dire que les tensions étaient maximales entre les participants. Pourtant, après des discussions houleuses et contre toute attente, les participants au sommet étaient parvenus à un compromis, sous forme d'un communiqué final qui, il faut bien le dire, n''était rien d'autre qu'une déclaration de principe n'engageant pas à grand chose. 

Pourtant, à l'issue de la rencontre, la déclaration affichait sans ambiguité l'adhésion des membres à la politique générale de libre échange : "Nous soulignons le rôle crucial d'un système commercial international fondé sur des règles et continuons à combattre le protectionnisme", peut-on lire dans le communiqué final, qui ajoute : "Nous nous engageons à moderniser l'OMC afin de la rendre plus juste dès que possible. Nous ferons tout notre possible pour réduire les barrières tarifaires, les barrières non-tarifaires et les subventions".

On reste confondu devant l'incohérence du Président des États-Unis, qui propose "une zone de libre échange du G7, sans tarifs douaniers, ni subventions, ni barrières", alors qu'il vient lui-même d'imposer à ses partenaires commerciaux des barrières douanières auxquelles il n'entend nullement renoncer. Mais jamais il n'admettra que le Canada et l'Europe lui rendent la pareille. De fait, nous dit Pascal Lamy, la seule loi de Donald Trump est celle du plus fort. Du plus lâche aussi, car le tweet qu'il envoie ensuite d'Air Force one qui fait route vers Singapour démontre surtout qu'il n'a pas le courage d'affronter le désaccord de ses partenaires. A moins que ce ne soit des méthodes normales dans le milieu des affaires dont il vient, car il dirige pas le pays comme on dirigerait une entreprise de l'immobilier. Mais, Donald n'est pas aussi brillant qu'il semble le penser, car sa carrière d'homme d'affaires est jalonnée d'investissements foireux ! Alors s'ils n'étaient pas aveuglés par leur populisme de café du commerce, les américains devraient avoir de sérieuses raisons d'être inquiets pour eux-mêmes et pour le reste du monde.

Étrange  "diplomatie du tweet" qui permet de renier les déclarations qu'on vient de faire et d'invectiver à la limite de l'insulte les partenaires qu'on vient d'encenser : lui qui vantait la qualité des débats et notait 10/10 les rapports entre les chefs d'état, le voici qui rejette en bloc le communiqué final que, pourtant, il venait d'approuver. Il justifie cette volte-face par le fait que le Canada "impose des taxes massives à nos fermiers, nos ouvriers et nos entreprises américaines" et rajoute une couche de représailles économiques : "nous envisageons des tarifs douaniers sur les automobiles qui inondent le marché américain" , mesure bien évidemment dirigée contre l'Allemagne et le Japon, les plus gros exportateurs vers l'Amérique ! Il va jusqu'aux attaques personnelles en qualifiant Justin  Trudeau de "malhonnête et faible". Enfin, le cas Trump relève de la psychiatrie car, dans un grand accès de paranoïa, il accuse l'Europe d'avoir fait des États-Unis la "piggy bank" dans laquelle ils se serviraient sans vergogne.

L'administration américaine déclare privilégier les relations bilatérales aux palabres interminables des négociations multilatérales et c'est là que l'Europen dans son fonctionnement même, est visée : les négociations telles que le CETA ou le TAFTA sont, par définition, des négociations multilatérales et le président américain entend diviser pour régner en négociant avec chaque pays séparément. La situation dans laquelle certains pays de l'Union auraient négocié des arrangements douaniers pour des produits avec lesquels ils inonderaient ensuite l'ensemble du marché européen du fait de la libre circulation des biens est destructrice pour l'Union Européenne, à moins qu'elle ne soit capable de présenter un front uni devant les exigences américaines.

Ce n'est pas la perspective qu'entrevoit Jacques Attali, pour lequel "l'isolement américain ne dure jamais très longtemps, car les autres pays finissent toujours par se coucher". Il cite parmi ces pays le Japon et le Canada. Si c'était le cas pour ce dernier, ce serait une raison pour que l'Europe dénonce immédiatement le CETA qu'elle n'aurait jamais du signer, car Trump compte bien s'en servir pour inonder le marché européen de produits américains. Et il en est de même pour la négociation du Brexit : aucun accord de libre-échange consenti au cours des négociations ne doit permettre au Royaume-Uni  de jouer en Europe le rôle du cheval de Troie de l'Amérique. Mais, parmi les pays qui pourraient ce coucher, Attali cite également l'Allemagne, qui est le pays qui a le plus à perdre du fait des nouvelles exigences américaines. C'est un danger qui s'ajoute aux menaces portées par l'élection italienne, et l'enjeu est la survie même de l'Union : "Les quinze prochaines années, ce seront les années du dépeçage de l'Europe, sauf si nous nous unissons". Sans cette exigence d'unité, les mesures que s'apprêtent à prendre les européens, faites à base de taxes sur le beurre de cacahouètes, le bourbon et les blue jeans sont bien dérisoires.

Il peut et il doit, en face des attaques américaines, y avoir une réaction citoyenne, même si elle est insuffisante : un refus massif d'acheter des produits américains. C'est d'abord aux citoyens de signifier qu'Hewlett Pacard, IBM et Micorsoft ne doivent plus pouvoir écouler leurs produits en Europe. Mais une anomalie persistante est que l'Europe est absente du marché des ordinateurs personnels alors que nos ingénieurs sont parfaitement capables de les concevoir. La réaction de l'Union devrait donc être la création d'un consortium pour mettre en place une industrie européenne du microordinateur, comme cela a été fait pour l'aéronautique et comme cela est en cours avec le plan Galileo pour effacer la dépendance européenne au GPS américain.

Mais Paul Valéry disait déjà que "les misérables européens ont préféré jouer aux armagnacs et aux bourguignons que de prendre sur toute la terre le grand rôle que les romains surent tenir". C'est aussi le mal dont souffre cette Europe du chacun pour soi, une sorte de maladie auto-immune qui la pousse à sacrifier ses économies sur l'autel de l'équilibre budgétaire et à accepter le détournement de ses recettes fiscales par les paradis fiscaux, dont certains appartiennent même à l'Union Européenne.

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