Brexit : No Deal or not no deal

En Grande-Bretagne, c'est la cour suprême qui joue le rôle de "gardienne de la constitution", dévolu en France au Conseil Constitutionnel. L'absence de constitution écrite lui permet de rendre ses jugements en considérant l'esprit et non la lettre et lui donne donc beaucoup plus de liberté dans ses appréciations.

Cette réalité s'est rappelée fin septembre à Boris Johnson sous la forme d'un jugement annulant, à l'unanimité des onze juges de la cour suprême, la suspension du parlement qu'il avait décrétée pour avoir les mains libres dans la conclusion d'un Brexit sans accord. Pour Joelle Grogan, professeure de droit dans une université londonienne, c'est "une décision incroyable qui affecte l'équilibre des pouvoirs", car elle renforce avec éclat la tradition parlementaire de la vie politique britannique et élargit les prérogatives du législatif : "jusqu'à présent, le parlement était considéré comme souverain, mais dans un sens étroit, pour faire et discuter les lois. cette fois-ci, les juges de la Cour Suprême ont retenu deux arguments fondamentaux : le fait que le parlement soit souverain, mais aussi le Gouvernement doive s'expliquer devant lui", ce que la suspension décrétée par Boris Johnson avait pour but d'empêcher. Ce jugement vient en cohérence avec un autre, rendu il y a trois ans, contraignant Theresa May à donner au parlement le dernier mot  sur le déclenchement du Brexit. La décision fera jurisprudence, car "les juges ont déclaré que personne n'est plus puissant que le Parlement et qu'ils seraient toujours là pour le soutenir, qu'ils ne seraient pas neutres".

La reprise immédiate de la session parlementaire s'impose à Boris Johnson car les juges de la cour suprême l'ont ordonnée explicitement, Cette décision, prise contre l'attente des meilleurs experts constitutionnalistes, doit probablement être interprétée comme une manifestation de défiance envers le premier ministre, à qui on voudrait ne laisser d'autre choix que de "se soumettre ou se démettre". C'est le cas de Jeremy Corbyn qui  exige de Boris Johnson sa démission immédiate : "il ne peut pas s'asseoir sur la démocratie. Il va devenir le premier ministre le plus court de l'histoire", déclare-t-il. C'est se réjouir un peu vite, car Boris Johnson, conforté en cela par des sondages qui lui sont favorables, joue le peuple contre le parlement où il est minoritaire. Il mise sur un succès aux élections législatives anticipées, qu'il faudra tôt ou tard déclencher. Mais, contrairement à ce qui se passe en France, c'est le parlement qui décide de s'auto-dissoudre et il n'y a, pour l'heure, aucun intérêt. L'embrouille britannique a donc encore de beaux jours devant elle.

Boris Johnson souffle le chaud et le froid : en dépit d'une loi votée début septembre (Benn Bill) par les parlementaires, lui fixant la date limite du 19 octobre  pour demander un report du Brexit, il répète partout que la sortie de l'Union Européenne aura lieu pour Halloween, avec ou sans accord. Il peut ne s'agir que de rodomontades destinées à s'attirer les bonnes grâces des électeurs d'extrême droite dans la perspective d'une élection générale, mais il a dans le même temps déclaré devant la cour écossaise qu'il enverrait bien une demande de report. Mais on peut s'attendre à tout de la part d'un personnage aussi fourbe : il pourrait par exemple inciter en douce un ou plusieurs des états européens à refuser le report, jouant ainsi sur le fait que la décision doit être prise à l'unanimité (encore une absurdité des règles européennes !).

On le voit, Boris Johnson n'a pas encore épuisé les ressources de son esprit retors. Ayant enfin réalisé que la pierre d'achoppement pour arriver à un accord est le problème de la frontière irlandaise, il a émis d'autres propositions en direction de l'Europe. Mais on a du mal à discerner en quoi elles sont plus acceptables de celles de Theresa May, qui avaient été rejetées par l'Union comme contraires aux règles du marché unique et techniquement impossibles à mettre en place. Il est probable qu'il s'agisse seulement d'une bouffonnerie électoraliste, destinée à persuader les électeurs qu'il se démène pour arriver à un accord et que l'échec sera imputable en bloc à Angela Merkel, à l'Irlande, à l'Union Européenne, etc. ... En somme, à tout le monde, sauf à lui.

Malgré l'opposition parlementaire, Boris Johnson table encore sur un échec qui conduirait vers le No Deal. Une source proche de Downing Street affirme  : "Nous indiquerons aussi clairement que ce gouvernement ne continuera pas à négocier, tout report serait donc totalement inutile". Une telle prise de position pourrait ouvrir la voie à un vote de défiance contre un premier ministre qui s'assoit sur les décisions parlementaires. Mais bien malin qui pourrait prédire ce qu'il en adviendra !

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