SNCF : obsolescence programmée pour un service public

A l'origine des déboires de la SNCF, il y a une politique délibérée visant à casser le service public, comme l'exigent les directives européennes de privatisation des services publics. En voulant réformer le statut des cheminots, le Gouvernement essaie de faire passer ceux-ci pour responsables de l'endettement. Avec un enfumage à la clé, lorsqu'il présente ceux-ci comme d'ignobles profiteurs.

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Depuis que Macron a décidé de gouverner par ordonnances, la démocratie, selon l'expression de Coluche, c'est "cause toujours". On l'a bien vu avec la loi travail XXL, les discussions avec les syndicats ne sont là que pour respecter la forme et la méthode, c'est "pendant que vous débattez, je décide". La majorité parlementaire - selon l'expression de Laurent Mauduit "un conglomérat mollasson de bénis oui oui" a autant voix au chapitre qu'un montage de figurines Légo et le parlement lui même ressemble de plus en plus à la Douma, une chambre d'enregistrement destinée à sauver les apparences, en respectant les formes de la démocratie.

Aujourd'hui, c'est à la réforme de la SNCF que notre président applique sa méthode de gouvernement. De façon indirecte, ce sont encore les règles Européennes qui poussent à la destruction de la SNCF : Médiapart nous apprend que l'intégration de la dette SNCF Réseau dans le décompte de la dette publique pourrait nous être imposée par l'Europe si les recettes commerciales devenaient inférieures à 50% des coûts. Seul 1% nous sépare de cette éventualité. La dette publique augmenterait de ce seul fait de 46 milliards d'euro et alors adieu les engagements de réduire la dette et de rentrer dans les critères de Maastricht. C'est cette épée de Damoclès qui pousse le gouvernement à faire cette réforme, selon un proche des rapporteurs de la mission Spinetta.

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Cette réalité sert d'abord de prétexte à la disparition du statut des cheminots. Il s'agit bien d'un prétexte, car cette mesure, permettant à peine d'économiser 100 à 150 millions d'euro pour les dix ans qui viennent, est une goutte d'eau dans l'océan de la dette. La focalisation sur le statut des cheminots n'est qu'une mesure démagogique, commentée de façon démagogique par notre président ("On ne peut pas avoir d'un côté des agriculteurs « qui n'ont pas de retraite » et des cheminots embauchés avec le même statut qu'il y a 50 ans" ) pour ne pas avoir à parler des vrais sujets, ceux qui fâchent vraiment. Et, pour une fois, les déclarations des syndicats sont unanimes dans la critique : Laurent Berger (CFDT) déclare :  "Les difficultés de l'entreprise ne peuvent se résumer au statut des cheminots, après des années de sous-investissement" ; Eric Meyer (sud rail) surenchérit :  "Mettre en avant ce sujet, c’est montrer les cheminots du doigt afin d’éviter un vrai débat sur le service public ferroviaire et la continuité territoriale". Et la CGT, par la voix de Philippe Martinez, affirme : « Ce n’est pas les cheminots qui sont responsables de la dette de la SNCF, des retards, des accidents ». Oui, la SNCF va mal et les retards et annulations pour cause de grève ne sont aujourd'hui qu'une aimable plaisanterie à côté de ceux qui sont dus aux multiples pannes mécaniques et informatiques, sans insister sur les accidents (Brétigny) dûs au mauvais entretien des voies.

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On peut faire ainsi une revue critique de cette honteuse rhétorique de bouc émissaire visant à justifier les réformes : D'abord, en désignant les cheminots et leur statut comme responsables alors que leurs effectifs ne cessent de diminuer, au détriment même de la qualité du service. Ensuite, avec cette écœurante propagande qui ne vise qu'à réveiller chez les français ce que Alain Peyrefitte, dans son livre "le mal Français", appelait "l'égalitarisme envieux": Le parallèle entre la retraite des agriculteurs en est l'exemple présidentiel et, bien entendu, il n'est pas question d'ouvrir pour les agriculteurs le droit à une retraite décente, mais seulement de casser le statut qui permet aux cheminots d'en avoir une. La revue Télérama rend compte d'une émission "d'experts" recrutés par Yves Calvi pour dire tout le bien qu'ils pensent de cette réforme. L'idée générale commune à tous ces grands penseurs est : il serait trop injuste que les cheminots ne puissent pas jouir de la précarité du privé. L'un d'entre eux nous dit : les gens qui vivent dans l’économie privée, c’est beaucoup de la précarité, des CDD en pagailles, des salaires sans beaucoup de primes… Comme si c'était normal et qu'il faille absolument faire de même dans les services publics. A un auditeur qui fait remarquer :" Les cheminots, des privilégiés ? Qui supporterait des horaires décousus pendant trente ans, l’embauche et la débauche à n’importe quelle heure ?", on répond que l'argument n'est pas recevable car il y a "de plus en plus de Français qui connaissent cela, le travail le dimanche, des fonctions très précaires" . Comme si c'était cela la norme ! Tout cela serait insupportable si on ne sentait pas une certaine ironie dans les commentaires de Télérama, qui affuble même Macron d'un surnom : Puissant Réformateur. 

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Marianne  et France Info expliquent d'ailleurs que les prétendus privilèges des cheminots relèvent surtout du fantasme :
- Les congés et jours non travaillés ? un cheminot dispose de 132 jours maximum par an, y compris les récupérations pour travail du dimanche, contre 131 jours pour les salariés du privé. 
- Le travail dominical ? les agents de la SNCF disposent en tout et pur tout de 12 week-end libres par an.
- La rémunération ? les employés de la SNCF ne gagnent en moyenne que 100 euro bruts mensuels de plus que dans le privé avec d'énormes disparités entre cadres supérieurs et employés . Non, les cheminots ne sont pas les Crésus qu'on essaie de nous faire croire !
-  La prime de charbon ? l'opinion semble ignorer qu'elle a été supprimée au début des années 70 et les commentateurs favorables à la réforme se gardent bien de le préciser !!! Quant aux autres primes, se montant à environ 500 euro hors13eme mois, elles n'apparaissent nullement indécentes au regard de ce qui se pratique dans le privé.
- L'age de départ à la retraite ? Il est vrai que sur ce point, les choses ont peu évolué. Mais il y a deux choses que les détracteurs du statut "oublient" de dire : d'abord les cotisations sociales sur les retraites sont environ 8% plus élevées que dans le privé ; ensuite,  les agents ne touchent leur retraite à taux plein que s'ils ont travaillé au moins 42 ans, ce qui relativise largement ce "privilège". On voit donc que le statut n'est pas aussi immuable qu'on voudrait nous le faire croire.

Alors quand on nous dit que quand ils se mettent en grève, c'est pour défendre leurs privilèges, on se demande bien lesquels !

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Alors pourquoi cet acharnement autour du statut de cheminot et pourquoi les syndicats mettent-ils autant d'énergie pour le défendre ? parce que l'enjeu véritable est la libéralisation du rail et l'ouverture à la concurrence voulue par l'Europe. Si le Gouvernement veut aller vite, c'est qu'il n'a plus que neuf mois pour transcrire en droit français les clauses de la directive européenne. Cela est peu évoqué dans les médias. Quoi d'étonnant, souligne Marianne, quand on connait la complaisance des journalistes du JT envers le pouvoir ?

Pour l'économiste Jean Gadrey, ce que subissent les services publics n'est rien d'autre qu'un processus délibéré d'obsolescence programmée, dont la description colle parfaitement à ce qu'on constate pour la SNCF. La destruction qui en résulte se décline en plusieurs étapes :
- Asphyxie financière : réduction des financements, suppression d'emplois et, pour la SNCF, de lignes en prétendant, pour l'opinion publique, qu'on veut juste "équilibrer les comptes" et "rationaliser l'offre". On peut aussi organiser la concurrence entre le service public existant et l'activité "privée". Un bon exemple, en ce qui concerne la SNCF, est la politique favorisant le transport routier au détriment du fret ferroviaire, pourtant plus écologique. Le graphique ci-dessous, qui montre la perte d'activité de la SNCF marchandises depuis 1980, atteste du manque à gagner qui en résulte.
- Dégradation de la qualité du service : elle apparait comme conséquence de la première phase. Dans le cas de la SNCF, on pense aux nombreux retards ou suppressions de trains, aux deux pannes informatiques gigantesques. Les usagers, ne comprenant pas les causes profondes de ces dysfonctionnements, vont exiger une "réforme" "sans forcément penser que la principale réforme serait de fournir des moyens à la hauteur des besoins sociaux et écologiques en services d’intérêt général pour la santé, l’éducation, la mobilité durable, etc."
- Création d'un endettement présenté ensuite comme insupportable. Les recettes ne manquent pas pour parvenir au but : par exemple, le lancement d'investissements délirants à classer au nombre des grands projets inutiles, comme la ligne à grande vitesse Paris-Turin. Un autre facteur d'endettement -"curieusement absent du rapport Spinetta" mentionne Jean Gadrey - est le partenariat public privé (PPP), fondé sur le principe de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits, comme le dénonce Attac à propos de la LGV Tours-Bordeaux

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Mais tout ceci ne suffira pas tant que les sondages montreront que les français sont globalement satisfaits de leurs services publics. Alors on y ajoute ce que Jean Gadrey appelle "l'arme des privilèges fantasmés". Celle-ci a été utilisée récemment par la propagande publique, pour justifier les pertes de revenus des retraités consécutives à l'augmentation de la CSG. On la retrouve dans les attaques dont nous avons parlé plus haut.

Tout ceci montre formellement que les assertions selon lesquelles le statut des cheminots est immuable sont d'une mauvaise foi absolue. Ceci est d'une gravité incommensurable pour la démocratie qui ne peut s'exercer qu'avec une information sincère et véridique. Or Macron ne se contente pas d'user du pouvoir exorbitant que les confèrent les institutions antidémocratiques de la cinquième république pour prendre des mesures qui auraient bien mérité un débat. Le fait qu'il prépare une loi contre les Fake News ne manque pas de sel car, sous ce rapport, il ferait bien de balayer devant sa porte.

 

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