Brexit : l'impossible accord

La visite de Donald Trump a encore un peu plus brouillé les cartes de la négociation : désormais, l'Union Européenne sait qu'en signant l'accord de libre échange que réclame Theresa May, elle apporterait un avantage décisif à un président américain qui veut la détruire. C'est pourquoi la perspective d'un Brexit sans accord devient de plus en plus probable.

Plus que jamais après la démission de deux ministres, Theresa May se trouve condamnée à faire le grand écart : on aurait pu attendre que cette conversion vers un Brexit "soft" la conduise à choisir un ministre du Brexit partageant sa nouvelle ligne. Pas du tout : c'est Dominic Raab, europhobe et "hard Brexiter notoire, qui est nommé pour "maintenir les europhobes dans le giron de la première ministre". Il est vrai, au demeurant, que ce ministre hérite d'une coquille vide, la tâche de négocier avec Bruxelles revenant désormais à un de ses fidèles parmi les fidèles.

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La tâche de ce dernier ne sera pas facile : Après le passage de l'éléphant Donald Trump dans le magasin de porcelaine européen, l'heure est plus que jamais à la méfiance du côté de Bruxelles. Le président américain a trouvé des alliés naturels dans les "Hard Brexiter" les plus acharnés, dont l'obsession est de détruire l'Union Européenne et son tissu de normes communautaires et étatiques qui empêchent l'importation de produits agricoles javellisés et génétiquement modifiés. Mais Donald Trump et les négociateurs européens sont au moins d'accord sur un point : pour le premier qui veut satelliser le Royaume-Uni et le transformer en un paradis fiscal susceptible de casser l'Union Européenne, il n'est pas question de signer un accord de libre échange bilatéral si le Royaume-Uni ne rompt pas totalement les liens avec le marché unique européen. Les seconds jugent incompatibles le maintien de la libre circulation des biens et des capitaux entre l'ensemble européen et un pays qui se réserverait par ailleurs le droit de signer des accords commerciaux bilatéraux; L'Europe ne veut pas percer de brèche  dans ses murs pour y faire entrer le cheval de Troie américain, ce qui rend de plus en plus probable un échec des négociations entre Londres et Bruxelles.

Et les vantardises des "Hard Brexiter" ne changent rien à l'affaire : peu après la victoire du non au référendum de 2017, le ministre britannique du Commerce Extérieur proclamait qu'un accord avec l'Union Européenne serait "un des plus faciles à conclure de toute l'histoire de l'humanité". Mais l'Union n'est pas le gruyère que croyait le ministre : elle a commencé par interdire aux britanniques la signature de tout accord bilatéral tant qu'elle ne serait pas effectivement sortie de l'Union. Les négociateurs européens n'ont pas voulu d'un saucissonnage qui dissocierait les quatre libertés fondamentales du marché unique : des biens, des capitaux, des services et des personnes. Ils ont en cela privilégié l'intégrité de l'ensemble européen à la préservation d'intérêts économiques à court terme. Et les Gribouille Brexiters, qui n'escomptaient pas une telle résistance, n'ont pas de plan B.

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Les entreprises britanniques non plus n'ont pas de plan B, Pourtant, un brexit sans accord aurait des conséquences économiques incalculables. D'abord parce que ses relations commerciales avec l'Union seraient assujetties aux règles de l'OMC avec comme conséquence des contrôles de douane renforcés, des formulaires à remplir et des droits de douanes, notamment 10% sur les voitures et 39% sur les produits laitiers. Sans parler des installations qu'il faudrait prévoir, le port de Douvres manquant d'espaces pour accueillir les camions qui débarquent. Le Monde prend l'exemple d'une PME familiale qui compte 150 employés et fabrique des hélices d'avion. Le risque pour elle est double : devoir accroître ses stocks de pièces détachées importées du reste de l'Europe et devoir augmenter ses stocks de produits finis en raison des retards causés par les démarches douanières. Dans ces conditions, explique le Président de l'entreprise, "nos contrats ne seraient plus rentables". Dans certains domaines comme la pharmacie, la perte de la reconnaissance mutuelle des produits disparaîtrait. Et ces entreprises se trouvent devant un dilemne : soit faire des investissements importants qui s'avéreront à fonds perdus si, contre toute vraisemblance, un accord de libre échange est trouvé ; soit ne rien faire et prendre les risques liés aux conséquences de l'absence d'accord. Cela explique pourquoi seules 8% des entreprises ont aujourd'hui pris des mesures pour anticiper cette situation. Ce qu'un dirigeant déplore : "Certaines entreprises mettent la tête dans le sable en particulier les PME". Mais, en réalité, ne lisant pas dans la boule de cristal, les uns font le pari d'un accord, les autres d'une absence d'accord.

Du côté européen, on envisage également avec crainte les conséquences d'une absence d'accord : on voit déjà des files de camions agglutinés devant le tunnel sous la Manche en raison des contrôles douaniers, chaque minute de contrôle douanier aux heures de pointe engendrant, selon une étude faite par un institut britannique, 16 km de file d'attente en amont. Les conséquences s'étendent également au trafic aérien : dans cette éventualité, les compagnies britanniques ne pourraient plus assurer de vols intérieurs à l'Union Européenne et, de même les compagnies continentales ne pourraient plus desservir les lignes du Royaume-Uni. On peut évidemment supposer que ce sont les compagnies britanniques qui seraient le plus pénalisées dans l'affaire, mais ce qui apparaît clairement, ce sont de graves perturbations des liaisons aériennes, ferroviaires et routières avec le Royaume-Uni et de lourds investissements en installation et en personnel douaniers. Cette éventualité repose de façon aiguë le problème de la frontière irlandaise, qui, à lui seul, peut faire échouer les négociations. Les négociateurs se trouvent eux aussi face à un dilemme : ils voudraient trouver un accord qui minimise les effets délétères du Brexit, mais n'entendent pas accorder au Royaume-Uni un statut plus favorable que celui qu'il avait en tant que membre de l'Union Européenne. Et c'est pourtant ce que celui-ci demande sur certains sujets (saucissonnage des libertés de circulation, déjà évoqué plus haut, accès au système Galiléo).

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Un autre facteur rend un accord de plus en plus improbable : il devra être entériné par la chambre des Communes. Or Theresa May ne dispose d'aucune majorité permettant de signer un accord, quel qu'il soit. Aussi, la dernière rencontre informelle de Theresa May et de Macron pour convaincre celui-ci de soutenir le plan Chequers n'est-elle qu'un coup d'épée dans l'eau de plus : d'abord parce que le Président français n'a aucunement l'intention de désavouer Michel Barnier, ensuite parce que c'est du parlement britannique et de lui seul que dépend la signature d'un accord.

Lorsque le numéro 2 du Gouvernement Britannique déclare à juste titre, en reprenant beaucoup des éléments que nous avons cités plus haut, qu'un "échec des négociations n'est dans l'intérêt de personne", il exprime une éventualité qui dépend avant tout du Royaume-Uni. De plus, l'absence d'accord entre la Grande Bretagne et l'Europe nuirait beaucoup plus à la première, qui n'a pas la masse critique pour absorber un tel choc et va devoir se fier à un "allié" peu sur qui ne rêve que de la vassaliser à son profit. Enfin, un Brexit dur pourrait signifier l'éclatement du Royaume-Uni. Le rapport de force est donc en faveur des 27 et c'est aux britanniques de se souvenir qu'ils récoltent ce qu'ils ont semé depuis le "I want my money back" de Margaret Thatcher.

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