Une revue de littérature sur l'épidémie à coronavirus

« Nous sommes très préoccupés ». Pour les médecins qui souhaiteraient avoir un panorama complet des connaissances actuelles sur le coronavirus, sa morbidité et sa mortalité, deux scientifiques proposent une revue exhaustive de la littérature. Nous en faisons ici un compte-rendu commenté à l'attention des nombreuses personnes qui n'ont pas de connaissances médicales.

Le précédent de la grippe espagnole

Dès le titre de cette revue de littérature, parue dans "le quotidien du médecin", nous sommes avertis que "le coronavirus est un réel danger". En effet, cette maladie dont le foyer d'origine est en Chine s'est répandue dans le monde entier au point de mériter aujourd'hui le qualificatif de "pandémie". Dans son discours du 12 Mars, Emmanuel Macron affirme qu'il s'agit de la catastrophe sanitaire la plus grave depuis un siècle, évoquant ainsi, sans la nommer, la pandémie, en 1918, d'une grippe qui n'avait d'espagnole que le nom : l'article du Quotidien évalue la mortalité de cette grippe entre 50 et 100 millions de personnes, évaluation confirmée par Wikipédia . La maladie se caractérisait encore par une contagiosité extrème (30% des populations étaient atteintes) et par une mortalité de 2% des personnes atteintes, contre une pour 10000 pour la grippe saisonnière. Cette  mortalité  élevée était probablement exacerbée par sa survenance sur des organismes affaiblis par les suites de la guerre. Enfin - circonstance aggravante qui permet de mesurer l'importance de l'information -  la guerre était sur le point de se terminer et la censure encore en vigueur a interdit d'informer les populations sur la gravité de la pandémie et les mesures à prendre pour s'en protéger.

L'agent pathogène

La pandémie actuelle se distingue de la grippe espagnole par un agent pathogène différent : alors que la grippe espagnole était due à un virus H1N1,  les coronavirus se distinguent, comme leur nom l'indique, par une forme circulaire entourée d'une couronne. Sept d'entre eux ont été identifiés comme pouvant infecter l'homme avec des taux de morbidité et de mortalité très variables. Pour nos lecteurs ayant des connaissances en biologie cellulaire, on peut préciser qu'il s'agit d'un virus à ARN "simple brin", beaucoup plus sujet aux mutations que les virus à ADN. Il est probable que le SARS-CoV-2, identifié comme agent pathogène de la pandémie, soit le résultat de la mutation génétique d'un coronavirus déjà existant et, pour les auteurs de l'article, "les rois des imbéciles à la source des versions complotistes les plus délirantes circulant aujourd’hui sur la toile et concernant l’origine douteuse des coronavirus ont donc, eux aussi, droit à leur couronne".

Données épidémiologiques, symptômes et évolution

On a peu de données précises sur la durée d'incubation de la maladie, c'est à dire le temps écoulé entre la contamination et l'apparition des premiers symptômes. La durée d’incubation est évaluée en moyenne à 7 jours, avec un échelonnement entre 2 et 14 jours et aussi des durées beaucoup plus longues (28 jours) récemment rapportées. De façon pratique, il est impossible de savoir dans quel délai un patient positif développera la maladie, ni au bout de quelle période il pourra être considéré comme non-contagieux.
80 à 85% des patients dépistés positifs sont asymptomatiques ou présentent peu de symptômes. Les autres développent un syndrome grippal, principalement marqué par une fièvre, une toux sèche, des courbatures et des frissons. Les complications infectieuses ou respiratoires conduisant à une hospitalisation sont fatales à la moitié d'entre eux. La mortalité globale chez les patients contrôlés positifs est de 2,5%. Devant ces données, la peur et le déni qu'elle inspire n'évitent pas le danger : l'infection à coronavirus est beaucoup plus contagieuse et beaucoup plus souvent mortelle que la grippe saisonnière.

Les facteurs qui pourraient faire reculer la pandémie

Le caractère mutant des coronavirus porte en soi une bonne nouvelle potentielle pour le futur car selon les auteurs, "l’ARN de grande taille et son instabilité constituent le talon d’Achille du SARS-CoV-2". D'autres mutations pourraient laisser la place à une variété beaucoup moins virulente, provoquant l'extinction de la pandémie sous sa forme actuelle. Il existe également des raisons de penser que le virus n'aime pas les  chaleurs estivales, comme semble le suggérer le fait que la pandémie a épargné l'hémisphère Sud. Il s'agirait alors d'un phénomène saisonnier qui pourrait disparaître avec le retour des beaux jours, mais cette éventualité n' offrirait qu'un répit : au cours de l'hiver austral, les pays de l'hémisphère sud pourraient eux aussi être touchés et contaminer à nouveau l'hémisphère Nord à partir de l'automne par un "effet boomerang". Mais, là encore, d'autres facteurs épidémiologiques pourraient atténuer l'effet de cette nouvelle vague, qui interviendrait sur des populations déjà partiellement immunisées et donc moins réceptives qu'à la première phase de la pandémie. Et le répit ainsi accordé permettrait également de développer des traitements efficaces et de travailler à la mise au point d'un vaccin, qui n'a cependant que très peu de chances d'être disponible dans les six mois. Mais le précédent du SIDA, où jamais la médecine n'a été aussi rapide pour comprendre le mode de contamination, la façon dont le virus s'insère dans le patrimoine génétique du sujet infecté et la mise au point de traitements efficaces, permet de penser que des progrès peuvent être rapidement accomplis.

Les précautions à prendre dans l'immédiat 

Ces raisons d'espérer un pic rapidement atteint, puis une décroissance de la pandémie ne doivent pas faire oublier la nécessité immédiate de protéger les personnes à risque (sujets âgés, diabétiques, hypertendus, bronchitiques chroniques, asthmatiques, etc.) par des mesures appropriées.
Les rassemblements, surtout dans un espace restreint, sont la première cause de propagation de la maladie. Les mesures visant à les limiter sont donc pertinentes. Ainsi, la manifestation pour le climat qui devait avoir lieu le 14 mars a été non pas interdite, mais annulée par les organisateurs eux-mêmes, dont on peut saluer la sagesse. Les mesures de fermeture des écoles, des crèches et des universités,  en dépit des problèmes d'organisation qu'elles posent aux familles ayant des enfants en bas âge ou d'âge scolaire peuvent également contribuer à limiter l'extension de la pandémie.
En ce qui concerne le confinement, l'exemple du Diamond Princess, ce bateau mis en quarantaine au large des côtes japonaises est lui aussi démonstratif à la fois de l'efficacité d'un confinement et du caractère discutable des mesures qui ont été prises : Les spécialistes soulignent que sans les mesures de confinement draconienne, c'est 79% des passagers et non 17% qui auraient été contaminés. Toutefois, si le navire avait été évacué dès le 3 février et les 79 passagers contrôlés positifs mis aussitôt à l'isolement, cette mesure aurait permis d'éviter la propagation qui a suivi à bord. Cela, en contrepartie, aurait-il favorisé la propagation de l'épidémie à terre ? Nous n'en savons rien et le quotidien du médecin souligne "la complexité des situations, des approches, des prises de décision et de la mise en œuvre des dispositifs de prévention".
Les mesures d'hygiène personnelle sont trop détaillées par les médias pour que nous ayons besoin de revenir longuement dessus. Rappelons seulement qu'elles sont inapplicables à grande échelle pour cause de rupture de stock des masques - ce qui incite légitimement à réserver ceux-ci aux personnes les plus exposées, c'est à dire le personnel soignant dont la disponibilité est vitale pour faire face à la pandémie - et de pénurie de gels hydroalcooliques. Sur ce dernier point, pas de panique : un lavage prolongé des mains au savon de Marseille peut suffire à condition qu'il soit pratiqué après chaque contact potentiellement contaminant. En cette période électorale, cette précaution pourrait être opportune : si vos mains sont contaminées à votre insu, un lavage préliminaire ou, mieux encore, le port de gants de chirurgien au moment du vote pourraient éviter aux scrutateurs qui manipuleront votre bulletin d'être à leur tour contaminés. Mais peut-être aurait-il fallu reporter les élections ? Dans Le Monde du 14 mars, le professeur Antoine Flahault regrette que cette mesure n'ait pas été prise.
Quelques mesures qui n'apparaissent pas dans les clips d'information sont également mentionnées : reporter les fêtes de famille ; limiter ses sorties et, pour cela, constituer des stocks de nourriture sans pour autant dévaliser les super marchés ; interdire à son chat ou à son chien de sortir et éviter le contact avec les animaux de compagnie dont le pelage peut véhiculer la maladie s'ils ont été souillés par des gouttelettes provenant de personnes atteintes. Quant à la mesure visant à purifier l'eau du réseau par une technique d'osmose inverse, elle nous paraît excessive : tout le monde ne possède pas un appareil de ce type et, de toute façon, l'eau du robinet est chlorée.

Les leçons à tirer

La pandémie survient en pleine période de démantèlement de l’hôpital public, dont le rôle s'avère pourtant essentiel dans la lutte contre la propagation de la maladie et le traitement des malades. Il faut donc d'urgence arrêter les coupes budgétaires et redonner aux services d'urgence les couleurs qu'ils n'auraient jamais dû perdre, en formant et recrutant le personnel soignant qui nous manque. Les médecins généralistes ont également un rôle essentiel dans le combat contre la pandémie, mais, aujourd'hui, le pays en manque gravement et il devient indispensable de prendre les mesures pour y remédier, en particulier en abolissant enfin le numérus clausus en vigueur dans les facultés de médecine, afin de disposer à l'horizon 2030, d'un nombre de médecins redevenu suffisant.

Comment dit-on merci en chinois ?

Nous conclurons sur une note positive en soulignant le magnifique geste de solidarité de la Chine qui, à peine sortie de la phase aiguë de la pandémie, met au service de l'Italie, pays européen le plus touché par la maladie, toute l'expertise qu'elle a acquise au cours de cette crise sanitaire et lui fournit le matériel dont elle manque. Puisse cet exemple en inspirer d'autres dans le futur.

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