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Billet de blog 13 juil. 2022

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Discours de politique générale et transition écologique

Pour ceux qui seraient assez crédules pour croire au discours de politique générale d'Elisabeth Borne, c'est à une rupture complète avec la politique du précédent quinquennat qu'il faut s'attendre en matière de transition écologique ! Mais la lecture entre les lignes de ce discours n'annonce rien d'autre qu'un exercice de style laborieux et complètement hors-sol.

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« Dès le mois de septembre, nous lancerons une vaste concertation en vue d’une loi d’orientation énergie climat », lance-t-elle. Madame Borne ne manque pas d'air ! Elle oublie simplement qu'une telle concertation a déjà eu lieu sous le nom de convention citoyenne pour le climat et qu'elle s'est conclue par une loi "climat et résilience" qui a fait carpette de l'ensemble des  propositions avancées par les citoyens. Parmi ces propositions figurait le report modal du transport aérien vers le transport ferroviaire pour les voyages de moins de quatre heures. Cette proposition n'a pas été retenue et madame Borne ose  déclarer maintenant :  "Le ferroviaire est et restera la colonne vertébrale d’une mobilité propre" ? De son discours, on tire la conclusion que la loi "climat et résilience" a surtout été une énorme occasion manquée. Alors, au nom de quoi réclamerait-elle maintenant la confiance ? D'ailleurs, courageuse (?) mais pas téméraire, Elisabeth : elle n'a pas osé se soumettre au vote de confiance du Parlement à la fin de sa creuse péroraison !

La première ministre n'a pas précisé quels seraient les acteurs à qui on ferait le grand honneur de les inviter à débattre et sur quels thèmes. Va-t-on enfin se décider à faire une place aux associations, largement ignorées lorsqu'elles demandent des mesures contre les nuisances sonores diurnes et nocturnes qui perturbent la santé des riverains ou un moratoire contre la bétonisation des terres agricoles ? Va-t-on enfin tirer les conséquences des pénuries alimentaires, qui menacent du fait de la guerre en Ukraine, et arrêter de saccager les terres agricoles sous la pression des lobbies immobiliers ? Va-t-on enfin aborder la question de la biodiversité qui est une des grandes absentes du discours gouvernemental ? Va-t-on enfin attaquer à sa racine le problème des algues vertes ? Interdire, de façon définitive, l'usage des pesticides en agriculture ? Quelle position va-t-on adopter concernant l'exploitation minière des fonds océaniques ? Ces questions ne sont que quelques unes du dossier gigantesque de la transition énergétique et écologique, à laquelle madame la première ministre, pourtant censée "coordonner" les questions qui s'y rapportent, n'a pas cru bon de consacrer plus de dix minutes, malgré leur importance primordiale puisque c'est de l'avenir de nos enfants qu'il s'agit.

Même si elle nous jurait sur le peu d'honneur qui caractérise la classe politique qu'elle va accorder une plus grande place à la concertation, nous ne pourrions commencer à la croire qu'à une condition : que l’État mette fin à la répression qui frappe les militants associatifs dès qu'incapables de se faire entendre autrement, ils recourent à la désobéissance civile avec les risques d'amendes, de gardes à vue et de procès que cela comporte. Une loi d'amnistie générale portant sur tous ces faits commis durant le dernier quinquennat peut seule commencer à restaurer la confiance, ainsi que l'abrogation de la loi sécuritaire votée dans le seul but d'accentuer la répression contre les associations qui portent la contestation sur les tarmacs d'aéroports. Et puisque madame la Première Ministre se décide à prononcer maintenant, faute d'une chambre d'enregistrement à la botte de son gouvernement, ce qui était naguère un des gros mots de la macronie - concertation - qu'elle surmonte, sur ces points, son allergie contre la NUPES pour lui demander son appui !

Une phrase du discours montre par ailleurs que madame la Première Ministre n'a absolument pas pris la mesure du défi gigantesque associé à la transition écologique : « Je l’affirme, je ne crois pas un instant que cette révolution climatique passe par la décroissance ». Nous suggérons à madame Borne de prendre connaissance du podcast "dernières limites" réalisé par Audrey Boehly à l'occasion du cinquantième anniversaire du rapport Meadows : ce travail, dont le prologue et chacun des douze épisodes a fait l'objet d'une synthèse écrite dans ce blog confirme la conclusion du rapport, selon laquelle il ne peut pas y avoir de croissance infinie dans un monde aux ressources limitées et qu'il fallait s'attendre à un effondrement généralisé  dans les années 2020 à 2040 selon les scénarios. Si les sociétés capitalistes ne peuvent se résoudre à la décroissance, ce sont donc les faits qui l'imposeront avec un coût humain, social et environnemental catastrophique. Tous les experts interrogés dans le podcast sont unanimes sur ce point mais comme ils ne disent pas ce que les politiques et les lobbyistes qui leur dictent leur conduite ont envie d'entendre, on ne les écoute même pas.

Il faut également mettre en relation transition écologique et transition sociale, qui ne peuvent pas se faire l'une sans l'autre, car la décroissance, qui aura lieu, que ce gouvernement fantoche le veuille ou non, ne sera acceptable que si elle s'accompagne de justice sociale : "sans une action résolue visant à comprimer drastiquement les inégalités socio-économiques, il n'existe pas de solution à la crise environnementale et climatique", écrit Thomas Piketty dans son livre "une brève histoire de l'égalité" (Seuil 2021, page 43). Faire face à la crise, pour l'auteur de "capitalisme et idéologie", c'est d'abord exiger une contribution accrue des plus riches au financement de la transition écologique, au moyen de prélèvements à taux marginaux élevés sur les revenus, les héritages et les patrimoines, comme cela a été fait au sortir de la deuxième guerre mondiale pour relancer l'économie. C'est une véritable politique de gestion de crise par les entreprises qu'il s'agit de mettre en place et celle-ci  ne sera acceptable pour les salariés que si contrairement aux usages, ils n'en font pas les frais. Il faut pour cela renoncer à la toute-puissance des actionnaires et mettre en place une représentation salariale significative dans la gestion des entreprises, comme cela se fait en Allemagne et dans les pays nordiques. Mais ce sont des sujets qui ne sont même pas abordés dans ce discours de politique générale, tant ils sont contre-nature pour la macronie.

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