Triangle de Gonesse : trois raisons pour garder à cet espace son usage agricole

EuropaCity abandonné, le CPTG se recentre sur la conservation des terres agricoles sur l'ensemble du triangle et au-delà. Il est temps de porter une vision à long terme sur l'avenir du triangle. C'est un triple souci de qualité de vie des citoyens, d'autonomie alimentaire de la capitale et de développement d'un modèle économique durable qui doit porter cette réflexion;

Transmettre à nos enfants une agglomération Parisienne où on n'étouffe pas sous les grandes chaleurs

En pleine période de canicule, des militants du Collectif pour le Triangle de  Gonesse (CPTG) ont mesuré simultanément la température sur le triangle et à Paris au petit matin. : ils ont observé une température de 8° plus élevée dans la ville. En effet, les constructions et les surfaces bitumées "emmagasinent" la chaleur durant la journée et la restituent la nuit... Très lentement, puisqu'à l'aube, l'égalisation avec les surfaces agricoles environnantes ne s'est toujours pas faite et l'accumulation des grandes chaleurs se conjugue à la pollution pour rendre l'air irrespirable.
A l'inverse, les espaces verts ont un rôle régulateur des températures : Créateurs de microclimats plus agréables, atténuateurs de températures extrêmes et de pollution atmosphérique, ils sont  synonymes (à 15 kilomètres de distance du centre de Paris, mais beaucoup plus près de la ville dense) de qualité de vie pour les citadins. Les grandes métropoles possédant donc une grande canopée verte offriraient à ses habitants un meilleur cadre de vie.
La capitale "à la française" se caractérise par rapport à d'autres par un manque criant d'espaces verts : que l'on mesure en termes de mètres carrés par habitant ou de surface d'espaces verts en proportion de la superficie totale, la performance de Paris, avec ses 5m2 par habitant pour l'intramuros (14m2 si l'on intègre les bois de Vincennes et de Boulogne) est encore moins que médiocre par rapport à d'autres métropoles européennes. A tel point que la région met en place un programme pour créer, d'ici la fin de la mandature, "l’équivalent du Bois de Boulogne (soit 500 hectares) en nouveaux espaces verts" répartis sur 53 communes d'Ile de France. Mais pour pour que ces promesses ne relèvent pas uniquement d'un souci de green washing, encore faudrait-il ne pas détruire ceux qui existent déjà. L'artificialisation des 350 hectares du triangle de Gonesse ou d'une partie du parc de la Courneuve, lorgnés avec concupiscence par les bétonneurs compulsifs, viendrait en contradiction avec cet objectif.
La municipalité de Paris, de son côté, s'inscrit également dans cette croisade pour verdir la capitale : un projet visant à installer une "coulée verte"entre l'école militaire et le Trocadéro vient d'être adopté. Mais Anne Hidalgo n'entend pas en rester là : un projet pour "verdir" quatre sites (abords de l'opéra Garnier, esplanade de la gare de Lyon, place de l'hôtel de ville, quais de Seine) pourrait être mené à bien dès 2020. Et de nombreux autres projets sont déjà dans les cartons. Les citoyens sont également conscients des besoins en verdissement de la capitale : trois membres du CPTG étaient récemment en soutien sur la friche SNCF Poissonnières-Ordener, qui suscite les appétits des promoteurs et dont les riverains entendent faire un espace vert. Sous l'impulsion de la mairie et la pression des citoyens, il pourrait bien en être fini avec le Paris haussmannien et son inadéquation aux impératifs sociaux et environnementaux du 21eme siècle et on ne peut que s'en réjouir. 

Intégrer à l'urbanisme du grand Paris une dimension agricole

Rose Bertin, modiste de Marie-Antoinette, a dit un jour qu'il n'y a de nouveau que ce qui a été oublié et c'est le cas de l'agriculture urbaine : au 19ème siècle, la plupart des villes disposaient d'une ceinture verte dédiée notamment au maraîchage, qui assurait son autosuffisance alimentaire. Puis est né un modèle urbain qui a repoussé de plus en plus loin les espaces agricoles et confié à des moyens de transport polluants la fonction d'approvisionner les villes.  La halle de Rungis en est un excellent exemple, avec des produits qui ont parcouru des distances de plus en plus importantes ( en moyenne plus de 600 km) avant d'atterrir dans l'assiette des parisiens, venant d'Espagne ou d'Italie ou même d'encore plus loin. D'une façon générale, les cent plus grandes aires urbaines françaises importent 98% de leur alimentation et exportent 97% de leur production agricole, ce déséquilibre traduisant un modèle de distribution qui n'est basé ni sur les besoins des habitants, ni sur les contraintes environnementales, mais sur les considérations économiques. Dans le passé, ce modèle a pu engendrer des catastrophes, telles que la grande famine du 19eme siècle dans une Irlande qui était pourtant autosuffisante sur le plan alimentaire.
Avec le réchauffement climatique, c'est tout un modèle à inventer, car on découvre la nécessité de réduire les transports et de se réapproprier la dimension agricole qui manque tant aux cités d'aujourd'hui. Cela peut se faire d'abord en préservant ce qui reste des espaces agricoles à proximité des villes - dont les habitants seraient les premiers à souffrir en cas de pénurie d'approvisionnement - mais aussi en intégrant des jardins potagers et des fermes à l'espace urbain. La prévision selon laquelle pas plus tard qu'en 2030, il faudra deux planètes pour nourrir l'humanité devrait donner la priorité à la première solution, la deuxième faisant figure de complément à la première.
En Europe et en Amérique du Nord, plusieurs métropoles ont accompli cette reconquête d'un espace agricole : Celle-ci est sans doute plus facile pour des villes comme Détroit ou Montréal, qui disposent de beaucoup plus d'espace que les villes européennes. Pourtant, parmi les villes de notre continent qui ont intégré les fermes urbaines à leur plan d'urbanisme, on peut citer Genève avec ses potagers urbains, Milan avec son parc agricole de plus de 3000 m2, ou encore Bruxelles avec la plus grande ferme urbaine d'Europe, à côté de laquelle celle proposée par EuropaCity, avec ses 7 hectares, faisait figure de gadget dérisoire destiné à fournir en fruits et légumes de qualité les restaurants du complexe, alors que l'enjeu est la restauration collective (cantines hospitalières et scolaires).
Rappelons qu'au rythme des destructions actuelles, c'est l'équivalent de la surface de deux départements qui, en 2050, aura été engloutie par le béton. Il devient donc vital, pour la survie de nos agglomérations urbaines, de couper court à la logique imposée par le capitalisme immobilier, les spéculateurs fonciers et les bétonneurs insatiables, qui empêche les agriculteurs d'accéder à la terre.

Substituer l'économie circulaire à l'économie linéaire

Bien plus qu'une longue description, deux schémas suffisent pour définir l'économie circulaire par rapport à l'économie linéaire, qui est la pratique aujourd'hui. Contrairement à la légende d'un des deux dessins, l'économie linéaire n'est pas plus un concept nouveau que celui de l'intégration de l'agriculture à la dimension urbaine : dans un ouvrage récent dont a été tiré une fiche de lecture, l'architecte Grégoire Bignier cite l'exemple de la vallée de Montmorency, qui fonctionne sur un tel modèle depuis le18ème siècle. Seule l'expression n'avait pas été inventée et on peut dire, avec l'auteur de la fiche de lecture, que les montmorencéens pratiquaient l'économie linéaire comme le bourgeois gentilhomme faisait de la prose.

image-eco-circu

 L'économie circulaire s'adapte aussi à l'agriculture : les "ressources naturelles" sont ici assimilées aux surfaces agricoles, qu'il est impératif de préserver en les sanctuarisant et en utilisant des méthodes d'exploitation qui n'épuisent pas les sols, économisent les ressources en eau et utilisent des engrais qui ne polluent pas les nappes phréatiques. Les produits sont soit transformés sur place, soit acheminés directement vers les utilisateurs.

10
Enfin, il est procédé à un recyclage et à une réutilisation des déchets. Le projet CARMA, soutenu depuis sa création par le CPTG comme alternative à EuropaCity, applique le modèle d'économie circulaire aux terres du triangle de Gonesse suivant le schéma ci contre, avec l'ambition de s'étendre par la suite à d'autres surfaces agricoles pour restaurer, au moins partiellement, la ceinture verte qui, autrefois, entourait Paris. La bonne nouvelle, c'est que le projet de redonner à Paris une autonomie alimentaire fait aussi son chemin auprès des édiles, qui envisagent le rachat de terres agricoles qui seraient dédiées à l'alimentation de la capitale, un partenariat avec des exploitations agricoles existantes et la création de structures agricoles à partir de ses réserves foncières. Pour cela est envisagée la création d'une coopérative d'économie mixte dont le nom est déjà connu : AgriParis. Les auteurs de la tribune consacrée à ce projet, qui soutenaient en son temps l'opposition à EuropaCity, déclarent : "Ce projet permettra de renouer avec la tradition maraîchère de Paris et de ses environs ainsi que de commencer à relocaliser la production, créer des emplois et assurer des débouchés fiables aux agriculteurs. Les maraîchers de Paris étaient au XIXe siècle les meilleurs permaculteurs maraîchers au monde. Il n’appartient qu’à nous de reprendre cette histoire". Et la bonne nouvelle, selon eux, c'est que c'est possible !

En ce qui concerne le triangle de Gonesse, il faut faire justice des affirmations de madame Cavecchi, qui soutient - sans preuves, comme à l'habitude des partisans d'EuropaCity, que ces terres sont trop polluées pour pouvoir produire une alimentation saine (alors que la ferme urbaine d'EuropaCity aurait été exempte de pollution !!!). Si c'était vraiment le cas, ce serait une bonne raison de s'opposer à une augmentation du trafic aérien qui ne ferait qu'aggraver la qualité de vie des habitants, ce qu'elle ne fait pas. Il convient ici de parler au conditionnel, car jamais le maître d’œuvre d'EuropaCity - qui pourtant d'y était engagé - n'a fourni d'analyses à ce sujet. Soit il ne les a pas faites, soit - pire encore - ils les a faites et les garde sous le boisseau pour cause de résultats qui ne lui conviennent pas. Il y a les citoyens et les politiques prêts à s'accrocher à un modèle de société qui a fait son temps et croient encore possible de ramener EuropaCity sur le triangle. Pour eux, la fin justifie depuis longtemps n'importe quel mensonge, même stupide (voir la lettre ouverte à madame Cavecchi à ce sujet). Et puis il y a les autres - ceux qui font travailler leur imagination pour concevoir des développements de long terme, comme CARMA ou AgriParis. Ceux-là, il faut les féliciter et les soutenir.

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.