Loi climat et résilience : désinformation et hypocrisie au coeur du débat

"La part des émissions de gaz à effet de serre, c'est entre 1,12% - si je me base sur l'étude BCG - à 2,65% [...] Le mot climaticide me choque quand on parle de l'aérien. Faire culpabiliser les salariés du secteur avec un terme qui les fait passer pour des criminels me heurte."

Ce sont les termes utilisés par le député Guillaume Karbarian (GB) de la République en marche, dans une vidéo publiée sur un compte Twitter. Cette déclaration révèle surtout le niveau affligeant des débats parlementaires autour des amendements de la loi "Climat et Résilience".

D'abord, sur les pourcentages prétendument donnés par le rapport du Boston Consulting Group (BCG), un cabinet privé américain sollicité par le Gouvernement en lieu et place du Haut Conseil pour le Climat, sans doute pas assez complaisant, pour défendre son action. Nous n'avons pas pu retrouver  la trace de ce rapport sur Google, mais le titulaire du compte Tweeter affiche la page 131 de celui-ci, qui précise que la part de l'aérien est "d'environ 5% des émissions en 2019" et qu'elle est appelée à augmenter de 80% en 2030 et à quadrupler en 2050.

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On voit donc que le député sous-estime grossièrement l'impact de l'aviation civile sur les émissions de gaz à effet de serre. Cela est confirmé par un rapport de la Direction Générale de l'aviation civile (DGAC), qui estime plus élevée encore que le rapport BCG la part du transport aérien, à 6,4% (dernier paragraphe de la page 2, ci dessous) des émissions globales de la France et à 14,9% du total des émissions des transports. Le pourcentage donné par GB est du même ordre de grandeur que celui annoncé par ce rapport (1,6%) pour les seuls vols intérieurs. La différence tient donc dans l'exclusion délibérée des soutes internationales dans les bilans. De la part du député GB, le discours qu'il tient  est la marque soit d'un manque absolu d'esprit critique, soit d'un choix délibéré de cacher la vérité des chiffres derrière une manipulation. Car le CO2 émis sur les vols internationaux a le même effet de serre que celui des vols intérieurs, même si la DGAC tente de minimiser la réalité du bilan carbone de l'aviation  en argumentant que les émissions entre 2000 et 2019 n'ont progressé "que" de 24% alors que le nombre de passagers-équivalents-kilomètres a progressé de 66.5%. Ce prétendu gain en efficacité n'est qu'un trompe-l’œil car l'effet de ces 24% d'augmentation est le même quelque soit le nombre de passagers transportés au kilomètre.

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A côté de cette manipulation des données numériques, il y a l'indignation vertueuse à propos du mot écocide "qui fait passer les salariés du secteur aéronautique pour des criminels". GB ne cherche là qu'à instrumentaliser ces salariés ! Car s'il y a des "criminels" à désigner, ce sont les lobbies industriels qui se sont mobilisés pour que les propositions de la Convention Collective sur le climat (CCC) passent à la trappe ; ce sont les députés qui, en ce moment même, repoussent une proportion inédite (44% à ce jour) des amendements, par idéologie ou par intérêt. Un record dans l'élaboration des lois ! Mais ce ne sont surement pas les salariés de l'aéronautique, qui ont pris conscience de l'enjeu écologique et des mutations sociales qu'il engendre. Ceux-là se mobilisent, à travers des groupes de réflexion comme Atecopol, Supaéro Décarbo ou Icare, qui a fait récemment l'objet d'une interview par l'auteur de ce blog. Ceux-là, contrairement aux politiques qui ont entrepris la déconstruction systématique des propositions émises par la Convention Citoyenne pour le Climat, se comportent en citoyens lucides et responsables qui n'ont pas besoin de la sollicitude hypocrite d'un obscur député d'Eure et Loir .

Née d'une fausse bonne idée de Cyrille Dion et de l'actrice Marion Cotillard, la Convention Citoyenne pour le Climat a surtout servi de faire-valoir à Macron pour la plus vaste opération d'écoblanchiment de son quinquennat, qui commence par la trahison d'une parole donnée : celle du "sans filtre". Malgré l'implication de ses membres, elle restera dans la mémoire des militants écologistes comme la plus grande supercherie d'un quinquennat qui, pourtant, n'en manque pas. Et, pour le nombre croissant d'électeurs français qui prennent au sérieux la crise écologique  la conclusion logique tombera, en 2022, "Macron, dégage". On ne peut qu'espérer qu'ils seront en nombre suffisant pour débarrasser le pays de son potentiel de nuisance.

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