Europacity à l'aune de sa propre communication

Que ce soit l'annonce inattendue d'Europacity sur sa participation à un projet à visée écologique, les rodomontades de Vianney Mulliez à l'usage des lecteurs du Monde ou les propos de David Lebon pour les auditeurs de Médiapart, tout le discours des maîtres d’œuvre d'Europacity ne sont qu'échappatoires et faux-fuyants, qui évitent d'avoir à répondre aux questions essentielles.

Décidément, les maîtres d'oeuvre d'Europacity n'ont peur de rien et surtout pas du ridicule : en se mettant en remorque du projet "Happy Valley", qui prétend créer une zone de production agricole le long de l'autoroute A1, c'est à peu de frais et surtout sans rien changer a leur projet qu'ils pensent gommer leur image de bétonneur compulsif.

Pourtant, les apports potentiels d'Europacity à Happy Vallée sont rien moins qu'évidents car les liens de partenariat entre un projet qui détruit des terres agricoles et un autre qui a pour but de faire de l’A1 "une vitrine mondiale de notre savoir-faire en matière d’agriculture urbaine et écologique avec pour objectif de nourrir la population localement » tiennent du paradoxeA l'énoncé de ces objectifs, il est permis de  penser que le projet CARMA, qui apporterait à Happy Vallée une dimension expérimentale de nouvelles techniques agricoles respectueuses de l'environnement, est beaucoup plus compatible avec Happy Vallée et complémentaire de ce projet qu'Europacity, dont le seul apport sera des toits végétalisés censés compenser la destruction des terres agricoles. 

Une deuxième pitrerie est l'interview de Vianney Mulliez dans le Monde : quand le journaliste fait mention d'un "collectif vous reprochant de bétonner des terres agricoles", il apprend à ceux qui ne le savaient pas que le projet Europacity n'est que la partie émergée de l'iceberg, puisque ses 80 hectares s'inscrivent dans le périmètre d'une ZAC de 280, eux aussi promis au bétonnage. Les opposants au projet ne comprennent rien à la biodiversité, qui, pour lui, se réduit à la variété des cultures qui sont faites sur le triangle : le bétonnage serait donc plus favorable à la biodiversité que les cultures céréalières et que le projet CARMA qui entend diversifier les cultures. Mais, surtout, réduire la biodiversité à celle des cultures est un non-sens absolu : la biodiversité, c'est également les espèces animales qui ont ces surfaces agricoles pour habitat naturel, lièvres et lapins, mais aussi oiseaux qui sont en voie de disparition. "Cette terre, dit monsieur Mulliez, elle est à réparer (en l'artificialisant ?), pas à préserver". Ma conviction, dit-il, c'est qu'après la réalisation de la ZAC et d'Europacity, il y aura davantage de biodiversité sur ce territoire qu'il n'y en a aujourd'hui". S'il fait allusion aux toits végétalisés et aux poissons rouges des bassins, nous n'avons pas la même conception de la biodiversité!
Une autre déclaration de cet interview montre également que monsieur Mulliez manie le paradoxe comme monsieur Jourdain faisait de la prose, lorsqu'il parle d'une nouvelle urbanité "qui comprendra toutes les composantes de la vie, à l'exception du logement, en raison de la proximité des aéroports". Dans la vie urbaine, le logement, c'est un détail mesquin, comme chacun sait (!!!). Mais, en faisant mention de la proximité des aéroports et des nuisances qu'ils provoquent, monsieur Mulliez ne mesure pas l'absurdité qui consiste à créer des salles de concert à ciel ouvert, pour que les auditeurs puissent bénéficier en permanence d'un concerto en sol mineur pour Boeing et Airbus. Et surtout, pas plus que le maire de Gonesse, il ne mesure l'irresponsabilité de provoquer une concentration humaine dans une zone potentielle de crash aérien : rappelons que le Concorde s'est écrasé à quelques centaines de mètres du futur site d'Europacity et que le Tupolev s'est écrasé à Goussainville.
Interrogé sur les incertitudes qui menacent le projet, monsieur Mulliez répond "avoir la certitude qu'Europacity se fera". Mais il faudra pour cela qu'en appel, soit cassée la décision du tribunal administratif annulant l'arrêté préfectoral de création de la ZAC pour insuffisance de l'étude d'impact sur l'environnement et ce n'est pas gagné d'avance, un récent rapport ayant dévoilé que du fait d'erreurs évidentes de méthodologie de l'étude, l'empreinte carbone du projet était grossièrement sous-évaluée. Comme à son habitude, la Direction du projet évacue les sujets qui fâchent et n'a jamais tenté de discuter la validité de ce rapport, dont la méthodologie est pourtant parfaitement transparente. Monsieur Mulliez n'a même pas l'air d'envisager qu'il va se heurter à l'expertise des associations, bien meilleure que celle d'Europacity et que l'appel pourrait confirmer la première instance. La création de la ZAC, de son propre aveu indispensable pour que le projet se fasse, serait alors reportée jusqu'à ce que le concepteur fournisse une expertise digne de ce nom, c'est à dire aux calendes grecques. Si monsieur Mulliez pense que, dans ces conditions, Wanda maintiendra sa participation au projet, il fait vraiment preuve d'un optimisme qui confine à la bêtise !

Mais le point d'orgue du débat entre les partisans et les opposants a été la confrontation, organisée par Médiapart, entre David Lebon, directeur du projet Europacity, et Jean-Yves Souben, élu municipal d'une ville limitrophe de Gonesse et vice-président du CPTG.
D'emblée, celui-ci se définit non pas comme "opposant" au projet, mais comme "proposant" du maintien des terres agricoles et il en donne, dès le début du débat, la principale raison, qui est climatologique. Il rappelle la grande canicule de 2003 qui a touché la ville de Paris et la Seine-Saint-Denis et en énonce les causes : en Ile de France, en régime anticyclonique comme c'est le cas l'été sous nos latitudes, les vents dominants sont Nord-Est et apportent de la chaleur. C'est l'eau qui remonte par capillarité des nappes phréatiques qui assure la régulation thermique et l'artificialisation des terres mettrait fin à cette régulation. David Lebon  rétorque par deux pirouettes : d'abord, les opposants seraient mus par des motifs idéologiques, ce qui dispense de répondre sur le fond aux questions concernant la climatologie, le tracé de la ligne 17, la création d'emplois, etc.  Ensuite, à entendre les opposants, Europacity ne sera qu'un "immense parking" alors que la végétalisation des toits et les bassins suffirait à assurer cette régulation par l'eau.

Son opposant lui dit, sans obtenir aucune réponse argumentée, que, selon les estimations d'experts, le projet fera augmenter la température de 2° à Paris. Les projections récentes de Météo France montrent que dans le cas où la trajectoire d'augmentation des émissions de CO2 resterait inchangée, la température à Paris à la fin du siècle serait de 5° plus élevée qu'elle ne l'est maintenant, le projet Europacity ayant à lui tout seul l'empreinte carbone de 150 centres commerciaux. Alors on peut regretter que le débat, plutôt que de parler régulation par des toits végétalisés - dont on peut raisonnablement douter qu'ils compenseront les effets de l'artificialisation des terres - et par les bassins à poissons rouges, n'ait pas porté sur l'incompatibilité d'Europacity - proclamée par Nicolas Hulot - avec les objectifs de la COP21. Ne semblant pas faire la différence entre un ouvrage qui est déjà construit et un autre qui n'est encore que dans les projets, David Lebon, aux questions liées à l'empreinte carbone d'Europacity, répond par une troisième pirouette : La Tour Eiffel étant le principal émetteur de CO2, va-t-on détruire la Tour Eiffel ? Alors, sous-entend-il, pourquoi ne pas construire Europacity puisque le mal est déjà fait ?

David Lebon cherche également à minimiser l'impact du transport des visiteurs en affirmant d'abord que ceux-ci viendront pour moitié en transports en commun et pour moitié en avion et en voiture. C'est donc 15 millions de visiteurs qui viendraient en transports en commun. Les données fournies par Immochan sont à géométrie variable selon les besoins de l'argumentation : le livre blanc "Europacity : le climat et la famille Mulliez" fait état d'estimations antérieures, selon lesquelles ce serait 67% de la clientèle d'Europacity qui ne pourrait venir qu'en voiture ou en avion. Les mensonges de David Lebon ont clairement pour but de répondre à ce rapport sans le mentionner, en minimisant l'impact lié eu  transport des visiteurs vers Europacity, dont leur première estimation ne tenait aucun compte (!!!). D'ailleurs, selon lui, cet impact n'a pas à être pris en compte, et, pour le démontrer, il va jusqu'à minimiser le rôle d'Europacity qui ne serait qu'une destination secondaire pour les touristes qui visitent Paris. Il est ici incohérent avec ses propres propos, puisqu'il prête en même temps au projet pharaonique un rôle déterminant dans le développement du tourisme. Et si Europacity n'est vraiment qu'une étape vers Paris, pourquoi implanter 230000 m2 de surface commerciale qui ne feront que concurrencer les boutiques de luxe parisiennes et un clone du centre Pompidou alors que l'original est à moins de 20 km ?

Sur l'utilité de la ligne 17 et de son détour par le triangle de Gonesse, monsieur Lebon allègue qu"elle servira à désenclaver Gonesse. Ce à quoi Jean-Yves Souben répond à juste titre que pour répondre à cet objectif, elle devrait passer à Gonesse même et non à 1700 mètres de la première habitation. Le trajet original de cette ligne a d'ailleurs été modifié pour permettre la desserte d'Europacity, ce qui montre bien qu'au nord du Bourget, elle n'est là que dans ce but.

La création d'Europacity se justifierait par la nécessité de s'adapter à l'économie numérique. Si les accords de partenariat entre Carrefour et Amazon relèvent de cette nécessité, on a, par contre, du mal à discerner en quoi la création d'un centre de loisirs et de boutiques de luxe  répond à cet impératif et ce n'est pas l'argumentaire de David Lebon qui nous aide à y voir clair.

Sur la question des emplois créés, c'est toujours la même bataille de chiffres, sans qu'aucune donnée sérieuse ne vienne conforter l'idée que ce pourrait être autre chose qu'un jeu à somme nulle. Un commentateur écrit : "Les pro EuropaCity soutiennent que ce projet va créer de l’emploi ce qui reste à prouver. Il existe déjà 3 très grands centre commerciaux dans un rayon de 10 Km (qui ne sont pas tous rentables) et la création d’EuropaCity ne ferait que déplacer les zones d’emploi sans pour autant créer de nouvelles opportunités pour les populations du secteur". Ce point a déjà été largement commenté, tant dans le "bêtisier d'Europacity" de Jacqueline Lorthiois sur son blog Médiapart et dans les cahiers d'acteur du débat public que dans un article critique de Médiapart en 2016. Il est donc inutile d'y revenir tant qu'on n'aura pas de données nouvelles à y apporter.

Il y a aussi la question du parc des neiges et de la piste de ski : la encore, le discours change suivant les nécessités : on croyait l'idée abandonnée suite aux critiques portées par le débat public. Un peu plus tard, Vianney Mulliez reprenait le concept en disant que "ce n'est pas un incontournable". Mais la volatilité du discours apparaît à nouveau dans les propos de David Lebon, qui va jusqu'à suggérer que la piste de ski pourrait susciter de nouvelles vocations de champion. Cette manipulation des jeunes gonessiens par le rêve prête à rire quand on sait que la totalité des médaillés est issue des régions alpines ou pyrénéennes et que ceux-ci ne perdent guère de temps à s'entraîner sur des pistes artificielles. 

Participation au projet Happy Vallée, offensive médiatique, depuis la Belgique où il réside pour des raisons d'optimisation fiscale, d'un dirigeant d'Immochan, verbiage bien aseptisé d'un jeune fort en thème aux allures de premier de la classe à l'usage des crétins qui lisent Médiapart, tout concourt à dévoiler la nullité du discours et la ringardise du projet. Ce serait tout simplement ridicule si les conséquences de la création d'Europacity n'étaient pas si lourdes en regard des prétendus avantages qui restent largement à démontrer.

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