Baisse des émissions de CO2 : peut-elle inverser la tendance climatique ?

L'optimisme est-il de mise concernant la crise climatique ? Après une hausse continue des émissions de CO2 (en moyenne 1,4% par an) entre 2005 et 2017 et une hausse de 1,9% par an en 2018, les émissions carbonées des pays du G20 ont reculé de 0,1% en 2019.

 Le Monde souligne qu'en l'absence d'un choc externe (crise financière de 2008 ou crise sanitaire de 2020) qui aurait forcé l'économie à réduire la voilure, cette quasi-stagnation est une première après des années de hausse, explicable par une consommation de charbon en baisse de 2% avec un recours plus important aux énergies renouvelables. Mais les plans de relance liés au COVID19 amènent encore des subventions importantes des énergies fossiles.

La deuxième "bonne" nouvelle (bonne si on fait abstraction du coût social de la pandémie !!!) est un recul marqué (7%) des émissions de CO2 en 2020. Mais baisse des émissions ne signifie pas baisse de la teneur dans l'atmosphère et  celle-ci continue à augmenter. De plus, cette baisse est liée au ralentissement de l'économie consécutif  à la pandémie et ne s'inscrit pas dans le marbre du temps. Il est, au contraire, à craindre que des gouvernements, n'ayant tiré aucune leçon des évènements récents, ne décident de relancer l'économie "quoi qu'il en coute" et, en même temps, les émissions de gaz à effet de serre. Le climatologue Philippe Ciais dit s'attendre à un rebond en 2021 et ajoute que "le moyen d'atténuer le changement climatique n'est pas d'arrêter les activités mais d'accélérer la transition vers des énergies bas carbone".

Mais on n'en prend pas le chemin, car la politique d'investissement des pays du G20 reste résolument orientée vers les énergies fossiles (234 milliards de dollars) aux dépens des énergies dites "propres" (152 milliards de dollars). Le secrétaire général de l'OMM (office météorologique mondial) ajoute« Il convient de rappeler que la dernière fois que la Terre a connu une concentration comparable de CO2, c’était il y a trois à cinq millions d’années. À l’époque, la température était de 2 à 3° C plus chaude, le niveau de la mer était de 10 à 20 mètres plus élevé qu’aujourd’hui ». Voilà ce qui nous attend si rien ne change. Et cela n'ira pas sans d'autres conséquences néfastes, comme une acidification des océans qui va perturber les écosystèmes marins ou un stress hydrique, qui est déjà en cours. Et cela n'aura pas de conséquences uniquement sur la satisfaction des besoins en eau de la population et de l'agriculture : par exemple, se demande-t-on, ne risque-t-on pas un nouveau Tchernobyl quand la diminution du débit des cours d'eau impactera le refroidissement des centrales nucléaires ? Une modélisation prévoit une baisse de 50% du débit du Rhône en cas de réchauffement climatique de 2° et beaucoup plus si celui-ci est de 5°. Plus que jamais, le nucléaire se révèle un pari dangereux sur la pérennité des institutions et des moyens nécessaires à son entretien ; Et il y a des politiques ignorants (à se demander si ce n'est pas un pléonasme !) qui en parlent encore comme une solution au réchauffement climatique !

La baisse des émissions carbonées doit d'autant moins faire illusion qu'elle s'accompagne d'une diminution de la capacité d'absorption du CO2, du fait de la déforestation volontaire (destruction de la forêt amazonienne) ou accidentelle (incendies de forêt répétitifs, notamment en Australie et en Californie). C'est peut-être, parmi d'autres, une raison pour lesquelles la baisse des émissions de CO2 n'est pas corrélée avec une baisse parallèle de la teneur atmosphérique. Et ce ne sont pas les tentatives de compensation qui permettront de pallier ces destructions : A supposer que les forêts nouvellement plantées ne subissent pas les ravages d'une maladie des arbres ou ceux d'un incendie, il faut plusieurs décennies  pour qu'elles acquièrent leur potentiel de stockage carboné.

Et pourtant, le quotidien Libération titre à la une du 12 décembre "un climat d'espoir". Il y a, dit-il dans ses colonnes, de bonnes et de mauvaises nouvelles, mais, selon ses propres mots, le quotidien a choisi de "regarder le verre à moitié plein". Du côté des "bonnes nouvelles", il y a des objectifs nationaux plus ambitieux, comme ceux de la Chine qui affiche - au moins en paroles - un objectif de neutralité carbone avant 2060 et un pic de ses émissions avant 2030, correspondant à une limitation du réchauffement climatique de 2 à 3°C. Il faut également saluer le retour des États Unis dans les accords de Paris après le bilan catastrophique du mandat de Trump. Ce n'est pas rien, car les deux pays représentent 40% des émissions mondiales. Le Royaume Uni affiche un objectif ambitieux de 68% de réduction d'ici à 2030. Les 27 de l'Union Européenne ne sont pas en reste, avec -55% d'objectif 2040. Vingt autres pays envoient également des signaux positifs. Laurent Fabius, ancien président de la COP21, considère comme condition nécessaire, mais non suffisante, que "pour réussir dans les prochaines années à prendre la bonne voie, on a besoin que la Chine, les Etats Unis et l'Union Européenne avancent ensemble sur ces sujets". Mais rien n'est gravé dans le marbre, car ces bonnes résolutions peuvent'être balayées par les impératifs économiques, à la faveur de changements de majorité politique, comme cela a été le cas avec la dénonciation par Trump des accords de Paris. Il faudra donc plus que des déclarations pour inverser la tendance climatique.

Du côté du verre à moitié vide, il y a les mauvaises nouvelles : Laurent Fabius tempère : "On doit garder à l'esprit que les chiffres actuels ne sont pas en accord avec l'accord de Paris". Pour limiter le réchauffement global à 1,5°C, il faut, selon l'ONU, une baisse annuelle de 7,6% de tous les gaz à effet de serre (c'est à dire aussi le méthane et l'oxyde d'azote qui ont été oubliés dans l'accord de Paris), ce qui signifie, en pratique, que les baisses dues au confinement soient pérennisées. Et d'ici 2030, il peut y en avoir des incendies de forêt, des invasions de criquets, des sécheresses répétées succédant à des inondations catastrophiques, avec leur cortège de drames humains qui amènent à penser qu'il est peut-être déjà trop tard. Un climatologue prophétise : "On se souviendra de l'année 2020 comme l'année où on est entrés dans un monde de changement climatique. Et elle sera l'année la plus froide de la prochaine décennie".

Finalement, l'optimisme est surtout un choix de vie, même s'il n'est pas toujours réaliste. C'est cet optimisme qu'exprime Christiana Figueres dans l'interview accordé à Libération.  Mais l'accord de Paris, qu'elle dit être un succès, ne l'est en réalité que sur le papier, tant est long le chemin pour le concrétiser dans les faits. Elle a donc choisi de considérer le verre à moitié plein, mais ajoute que "nous avons toujours un peu de temps, mais en 2050, il sera trop tard"

 

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