L'agonie programmée du système de santé public s'accélère

L'exécutif a beau multiplier les discours, ils ne sont pas, ils n'ont jamais été "à la manœuvre". Les alertes se sont multipliées ces derniers mois sur l'état de délabrement du système de santé publique, mais ils ont préféré le court terme et les économies de bouts de chandelles. Et aujourd'hui le résultat tombe : devant une crise sanitaire majeure, le système de soins est au bord de la rupture.

Les propos d'Agnès Buzyn, traitant de "mascarade" le premier tour des élections municipales, alors qu'elle a paradoxalement accepté de sy préter, ne seraient-ils pas dictés par le dépit d'avoir fait une si mauvaise performance à Paris ? L'ancienne ministre de la santé a, selon ses dires confirmés par le Premier Ministre, averti celui-ci dès le mois de janvier sur l'impossibilité de tenir le premier tour des élections. Que l'on pense ou non que ces élections auraient dû être reportées, la focalisation sur cette question occulte le vrai débat, celui du démantèlement accéléré d'un système de santé public que, naguère, le monde entier nous enviait, au profit d'un privé qui ne pense qu'aux bénéfices : on constatera que jamais madame Buzyn n'a tiré la sonnette d'alarme sur l'état du système de santé public en France, que jamais elle n'a averti que les coupes sombres faites dans les budgets de l'hôpital public le rendraient incapable de faire face à une crise de santé majeure, qu'elle s'est contentée de mesurettes pour tenter d'éteindre un peu la contestation grandissante chez les soignants. Elle n'a pas pris la mesure du signal qu'en réponse, lui ont envoyé les médecins hospitaliers avec leur menace de démission collective. Elle n'a pas plus considéré l'essai d'un de ces démissionnaires - le neurochirurgien Stéphane Velut - dont le titre lui même (l'hôpital, une nouvelle industrie) sonne pourtant comme un avertissement, avec son constat terrifiant :"Il y a une volonté de faire de la maladie une matière première, et de la guérison un produit fini, comme si nous étions dans une industrie, une chaîne de production, à la différence qu'il ne s'agit pas d'autre chose que de gens". Le système de santé est aujourd'hui  marqué par la soumission contre-nature du médical à l'administratif - pour lequel "la seule façon de faire des économies, c'est de réduire le nombre de litsPour faire des économies, l'administrateur a voulu s'immiscer dans le parcours de soins. Il a voulu s'imposer par le langage, se diviser comme une multiplication cellulaire, car ils sont devenus très nombreux". Et l'endocrinologue André Grimaldi surenchérit : "Cette épidémie montre l'absurdité du système hospitalier actuel. Il n'est pas adapté aux urgences, à la réanimation, aux maladies chroniques. On le dit depuis dix ans. On l'a dit à madame Buzyn qui en avait convenu, mais qui n'en a rien fait. Du point de vue de l'hôpital, les mots ne suffiront pas". 

On ne peut que constater aujourd'hui que cette frénésie de coupes budgétaires dans le domaine de la santé publique va coûter au pays beaucoup plus cher que les économies réalisées du fait du ralentissement économique et des mesures prises pour y pallier. La santé publique connait le sort qui est, selon Ivan Illitch, celui de toute institution qui ne finit par vivre que pour elle-même et non pour les enjeux qui avaient motivé sa création. Le constat souligne ainsi toute la vanité des hommages ronflants rendus par Macron au personnel de santé en l'absence de décisions fortes : alors que les hôpitaux ont vécu ces dernières années sous le régime d'une austérité croissante, aucun rectificatif budgétaire n'est annoncé, nous dit encore André Grimaldi. Le pouvoir ne semble pas encore avoir tiré les leçons de la crise majeure que nous vivons actuellement et, tant qu'il arbitrera selon ses repères néo-libéraux, il n'y a aucune chance que ce soit le cas.

Aujourd'hui, la preuve est faite par l'absurde que nous avons besoin de l'hôpital public : la situation dramatique du Grand Est préfigure ce qu'elle pourrait devenir dans les jours qui viennent sur tout le territoire : manque de tests pour pouvoir faire un dépistage général, manque de matériel pour protéger les soignants, manque de moyens de réanimation, urgences au bord de la rupture. Et les mesures prises en catastrophe (mise en place d'un hôpital militaire de campagne, évacuation vers d'autres régions de patients en réanimation, réquisition des cliniques privées), bien loin d'être un signe que les autorités publiques maîtrisent la situation, sont surtout la marque d'une faillite sans laquelle toutes ces mesures n'auraient pas lieu d'être. Alors madame Buzyn peut bien plastronner : "vous voyez, j'avais raison". Encore une fois, l'essentiel de la controverse n'est pas là et elle ferait mieux de faire profil bas, ainsi d'ailleurs que l'ensemble du Gouvernement.

Les hommages appuyés au personnel soignant ont quelque chose de décalé, de la part d'un Gouvernement qui a toujours refusé de les écouter. Or les équipes soignantes étaient déjà à bout avant l'apparition de la pandémie et aujourd'hui, comme on dit en médecine, on assiste à une "décompensation" de la détresse qui touche le personnel soignant. Il est grand temps de prendre en compte ce que ce personnel hospitalier, qui mérite tous les hommages pour sa disponibilité, son abnégation et son exposition volontaire au risque infectieux, peut avoir à nous dire. C'est ce que fait Télérama dans un reportage sur la situation de l'hôpital de Pau, qui détient le record des démissions de chefs de service. Nous citons ici quelques-uns des propos de soignants, qui témoignent de la gravité de la situation :
Docteur Marion Sauvanier, à la tête des équipes de gériatrie : "Nous avons encore les moyens de travailler, mais pour combien de temps et à quel prix humain ? L'hôpital est un travail d'équipe : les nôtres, épuisées, sont en détresse".
Docteur Philippe Couderc, chef du service de chirurgie viscérale : "Devant une dégradation si forte et si rapide, nous taire serait coupable. Bientôt, les patients seront mal soignés. Si on ne réagit pas très vite, la qualité de l'hôpital français ne sera qu'un souvenir".
Docteur Valérie Revel, gériatre : "La population vieillit, la médecine de ville se raréfie. L'activité croît bien plus vite que nos moyens. On ne peut plus fermer des lits, on est à l'os".
Docteur Thierry Mansir, chef du service de pédiatrie : "Demain, un hôpital public réduit à un service d'urgence pour les indigents, tandis que ceux qui en ont les moyens se soigneront dans le privé".
Stéphane Sanchez, infirmier coordinateur : "La santé devrait être une mission régalienne de l’État. On ne demande pas à la justice ou à l'armée d'être rentable. On n'a pas choisi ce métier pour l'argent. Un infirmier gagne 2800 euro brut en fin de carrière. Mais notre travail mérite un minimum de respect".
Elise Lamouret, infirmière, qui a fait un burn out l'année dernière : "J'assurais au boulot et je pleurais dès mon service fini. Je travaille ici depuis douze ans, j'aime profondément mon métier. Mais je me sens niée dans mes compétences et même dans ma qualité d'être humain. [...] Nous ne sommes pas des machines à piquer. Si je commets une erreur alors que j'ai alerté sur mes conditions de travail dangereuses, c'est moi qui suis en cause".

Dans cet hôpital, la démission d'Agnès Buzyn en pleine crise sanitaire est perçue comme une désertion. A juste titre, car en définitive, le Pouvoir a préféré une hypothétique victoire de son parti à Paris plutôt que la santé des français. Alors oui, ce Gouvernement a failli à sa tâche et il ferait mieux de faire profil bas.

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