Artificialisation galopante des sols en Ile de France

La loi climat et résilience prévoit de diviser par deux le rythme d'artificialisation des sols dans les dix ans qui viennent pour arriver à "zéro artificialisation" en 2050. Qu'en est-il pour l'Ile de France ?

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A Berlin, une immense coulée verte part du jardin zoologique et s'étend sur plusieurs kilomètres, jusqu'aux abords de la porte de Brandebourg. Le parisien qui visite Londres observera, en contraste avec Paris, une quantité importante de parcs et d'espaces verts, que nul promoteur n'est encore venu saccager. Avec 40% de leur superficie occupées par des espaces verts et une importante réserve de biodiversité, Londres et Berlin présentent un contraste saisissant avec Paris (17,5%, y compris le bois de Boulogne et le bois de Vincennes). Ces données s'accordent avec celles basées sur "l'indice de verdure" défini par le MIT (Massachussets Institute of Technology) pour définir Paris comme une des villes les moins vertes du monde. Et pourtant, l'aménagement de type haussmanien continue à y sévir et gagne rapidement la région parisienne, puisque jusqu'à plus de 15 kilomètres autour de la ville, des pans entiers d'espaces agricoles et forestiers sont menacés d'une artificialisation galopante.

Le triangle de Gonesse n’est pas le seul espace à être menacé par l’artificialisation ; d’autres espaces agricoles (plateau de Saclay), des parcs urbains (parc Georges Valbon à la Courneuve), des jardins ouvriers (jardin des vertus à Aubervilliers), sont aussi condamnés à la disparition.                                            .
La problématique du plateau de Saclay est similaire à celle d’Europacity : initialisé sous la présidence de Chirac, le cluster Paris-Saclay se veut une Scilicon Valley à la française, qui s’étendrait sur 7700 hectares de terres d’une qualité égale à celle du triangle de Gonesse. Pas plus que la ligne 17 Nord, la ligne 18 ne correspond à un besoin de la population. elle sera elle aussi sous-utilisée et la fédération des usagers des transports déclare que cette ligne est, elle aussi, « un métro de prestige déconnecté des besoins réels de déplacements », pour un coût estimé par la FNAUT à trois milliards d'euros, (plus 45 millions d'euros par an en frais d'exploitation) pour un trafic estimé à 100000 passagers par jour. Comme pour la ligne du RER B, l'amélioration des transports passe par la modernisation des lignes déjà existantes et par la création de lignes transversales, plutôt que par la construction d'une nouvelle ligne.
Près de 4000 hectares d’espaces agricoles et forestiers sont protégés par une ZNAPF(zone de protection des espaces agricoles et forestiers), que Cédric Villani a tenté d étendre au triangle de Gonesse par une proposition d’amendement à la loi climat et résilience. Mais ce statut n’est pas gravé dans le marbre et peut être remis en question à tout moment.
Aujourd'hui, la lutte pour les terres agricoles du plateau de Saclay trouve un nouveau souffle : depuis le 22 mai, un camp est en cours de constitution sur la commune de Villiers le Bâcle, sur un terrain qui a été prêté par son propriétaire. Ce dernier détail exclut toute expulsion par les forces de l'ordre. La durée prévue de l'occupation est donc illimitée.

En déménageant de Grignon au site de Saclay, le centre de recherche Agro/Paris Tech/INRA se trouve privé de ses 300 hectares de parcelles expérimentales, qui ne sont remplacées qu’à 45 hectares, dont sept seulement sur son nouveau  site. Cyril Girardin, ingénieur de recherche  et président de l’AMAP « les jardins de Cérès, dénonce le non-sens total « de proclamer qu’on veut lancer de supers projets de recherche tout en amputant notre dispositif existant et en nous privant de nos parcelles expérimentales ». A côté de cet enjeu, il y a également le sort des 300 hectares de ce domaine, livré lui aussi aux appétits des promoteurs immobiliers. Du 15 mars au 5 avril, les étudiants de cette école, opposés à cette destruction, ont occupé le site de Grignon. Une pétition est actuellement en ligne pour la préservation de ce domaine historique.                                                                                                       .                                                                                                      
Sur l’Aire des vents à la Courneuve, c’est sur un parc départemental que font main-basse les promoteurs, pour la construction du village des médias. La justification officielle en est que cette construction, après les jeux olympiques, pourra être mutée en un ensemble de 1300 logements, mais est-il nécessaire de sacrifier pour cela le poumon vert de la commune ?  Pour les associations, la réponse est non, car ce projet fait l’objet d’une double action judiciaire à l’initiative du MNLE93 et du CPTG : le juge des référés a prononcé, en date du 6 avril 2021, une suspension des travaux au motif que la dérogation à l’interdiction de porter atteinte à des espèces protégées n’était pas conforme au code de l’environnement et ce jugement a été confirmé en appel. En même temps, un recours a été déposé devant la cour administrative de Paris contre un projet qui est, selon Jean-Marie Baty, Président du MNLE93, « un processus qui passe par les Jeux olympiques pour faire de la promotion immobilière ».

Les projets d’artificialisation d’espaces agricoles et forestiers en Ile de France sont trop nombreux pour qu’on puisse les énumérer tous. Nous citerons encore l’amputation du jardin ouvrier des vertus à Aubervilliers, qui constituent une enclave de verdure dans une commune densément urbanisée : la surface d'espaces verts par habitant est de 1,42 m2 alors que la région affiche un objectif de 10 m2 par habitant. Dans cette ville de 88000 âmes, les bétonneurs ont jeté leur dévolu sur le jardin ouvrier, dont, dans un premier temps, un hectare serait dédié à la construction d’un centre aquatique. Dans un deuxième temps, le jardin serait encore amputé pour la construction d’une gare du Grand Paris Express. A côté d’une manifestation qui a eu lieu le 17 avril, un recours a été déposé contre le plan local d’urbanisme. Mais la maire d’Aubervilliers estime tout retour en arrière impossible,  car casser le marché public entraînerait, selon elle, des pénalités évaluées à près de 5 millions d’euros. 

Avec la forêt de la Corniche des forts, Valérie Pécresse inaugure un nouveau concept, celui de la coulée verte en béton. Cette forêt, située à deux kilomètres de Paris, est un espace d'anciennes carrières où s'est développée, à la fin de l'exploitation, une forêt primaire. Mais, partout où la nature reprend ses droits, il se trouve toujours des bétonneurs pour y mettre bon ordre. En 2018, Valérie Pécresse, en visite sur le site, invitait les futurs visiteurs à "venir se plonger dans une magnifique forêt qui sera totalement préservée"... qui, de son propre aveu, devait perdre 9000 arbres abattus pour les besoins du projet et 9 hectares de forêt, avec toutes les conséquences sur la biodiversité d'un espace qui abritait plusieurs espèces protégées. Le projet a lui aussi fait l'objet d'une opposition, à la suite de laquelle Valérie Pécresse a traîné en justice trois militantes - dont Catherine Ringer, l'ancienne chanteuse des Rita Mitsouko - qu'elle accusait de dégradations après qu'elles se soient introduites sur le site. Le procès s'est conclu favorablement pour les prévenues, mais cela n'a pas empêché le projet d'aboutir à son terme.

Le thème de l'artificialisation des sols est un des points-clés de l'opération d'écoblanchiment porté par la loi "Climat et résilience : "mettre la France sur la trajectoire du zéro artificialisation nette, pour mettre fin aux 20000 à 30000 hectares d'espaces naturels qui disparaissent chaque année en France [...]" lit-on dans ses attendus. Mais des mots aux actes, il y a un large fossé : les dispositions de la loi restent très en deçà des propositions de la convention citoyenne : celle-ci préconisait de réduire, dès la prochaine décennie, le rythme d'artificialisation des sols au quart de ce qu'il est actuellement ; l'ambition a été réduite de moitié par la loi climat et semble, avec les saccages actuels des espaces verts, inatteignable en Ile de France. La limitation très stricte concernant la création de nouveaux espaces commerciaux n'est pas applicable aux surfaces de moins de 10000 m2 et rien n'est dit sur les entrepôts, très consommateurs d'espace eux aussi.

Le premier défi à relever est climatique : Outre le rôle des espaces verts dans l'absorption du CO2, On sait qu'ils sont indispensables à  la régulation thermique des villes. Au cours de la canicule de 2019, une simple série de mesures, faites par le CPTG, a permis de constater qu'à six heures du matin, la température dans le centre de Paris était de 8°C plus élevé que sur le triangle de Gonesse. La destruction des terres agricoles ne peut qu'aggraver les conditions thermiques de la capitale. Si nous voulons que Paris devienne inhabitable à moyen terme, il suffit de continuer sur la trajectoire définie par l’artificialisation que nous connaissons actuellement. Ce n'est ni plus ni moins que la destruction de notre habitat que les autorités nationales et locales sont en train de préparer. Ce soutien à l'artificialisation des terres de Gonesse montre bien que le virage annoncé fait partie du discours, mais ne se prendra que lorsqu'il sera trop tard ou bien jamais.

La destruction des espaces agricoles va à l'encontre d'un deuxième impératif : développer une alimentation durable reposant sur des produits locaux. Dans cette perspective, l'agence parisienne du climat énonce plusieurs enjeux dont au moins deux ne sont pas cohérents avec la politique d'aménagement du territoire actuellement menée : limitation de la pression exercée sur l'environnement et maintien de l'emploi agricole.  A l'heure où les plans d'aménagement du territoire francilien prévoient des coupes sombres dans les espaces agricoles de Gonesse et de Saclay, des villes européennes (Milan, Barcelone, Liège) relèvent le défi de l'indépendance alimentaire en incluant des espaces agricoles protégés dans leur modèle d'urbanisme. Force est de constater que ces préoccupations sont totalement étrangères à nos gouvernants, sauf dans le discours : le programme de Valérie Pécresse promet qu'à l'horizon 2024, la totalité des établissements scolaires seront fournis en produits locaux, dont 50% de bio. On voit mal comment cette promesse pourrait être tenue dans le contexte actuel d'une destruction des terres accélérée, avec une production bio qui ne concerne actuellement que 6% des terres agricoles.

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