La refondation de la gauche partira-t-elle de l'écologie ?

Au moment de sa démission, Nicolas Hulot déclarait : "on s'évertue à entretenir un modèle économique qui est la cause de tous les désordres climatiques". A l'heure où les votes écologiques font des écologistes la deuxième et la troisième force politique en Allemagne et en France respectivement, une série d'articles parus dans la presse écrite invite les verts à se positionner politiquement.

Poussée par les résultats des élections européennes, L'écologie est à la mode, du moins dans les discours des hommes politiques. Le premier de ces discours est la déclaration de politique générale du premier ministre : Médiapart s'est livré à une comparaison entre celui de 2017 et celui d'aujourd'hui : sans surprise devant l'ampleur des manifestations qui ont marqué la dernière année - tant de la part des Gilets Jaunes que des mouvements de jeunes qui refusent de se laisser voler leur avenir - la part du discours consacrée à l'environnement a doublé et celle consacrée aux questions sociales et fiscales a augmenté de façon substantielle. Mais cela ne suffira pas a effacer le bilan en forme de réquisitoire qu'a dressé Nicolas Hulot après deux ans de fonction ministérielle : "Est-ce que nous avons commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est non ! Est-ce que nous avons commencé à réduire l'utilisation des pesticides ? La réponse est non ! Est-ce que nous avons commencé à enrayer l'érosion de la biodiversité ? La réponse est non ! Est-ce que nous avons commencé à se mettre en situation d'arrêter l'artificialisation des sols ? La réponse est non." 

Il aura fallu une mobilisation sans précédent autour de ces sujets pour que le Gouvernement se décide enfin à reconnaître « avoir  mis du temps à considérer que les enjeux [écologiques] sont aussi importants que l’emploi et la sécurité ». Mais l'état a tant fait pour encourager un modèle de consommation destructeur de l'environnement qu'en l'absence de mesures fortes, son discours tient plutôt d'une volonté de se parer des plumes du paon. Il proclame aujourd'hui "qu'aucun parti n'a le monopole de l'écologie". Aurait-il fait de même sans le succès des partis écologiques aux élections européennes ?  Le pouvoir ne pourra se targuer d'un début de crédibilité que le jour où il proclamera officiellement vouloir renoncer aux projets et pratiques les plus destructrices de l'environnement : renoncement à soutenir Europacity dont le bilan carbone, compte tenu des arrivées en avion qu'il engendrera, équivaudra à celui d'une ville de 150000 habitants sur 80 hectares, abandon, pour les mêmes raisons, mais aussi pour des raisons de santé publique mises en avant par l'association ADVOCNAR, de l'extension T4 d'ADP, conçue sans aucun égard pour le confort auditif des riverains, taxation du kérosène à la même hauteur que le carburant automobile, abandon définitif et sans appel des pesticides qui empoisonnent nos terres agricoles et menacent la biodiversité. C'est le défi lancé à ce Gouvernement mais, infecté comme il est par des lobbies qui sévissent autant à Paris qu'à Bruxelles, il est légitime de douter qu'il soit capable d'y répondre.

Au cours d'une réunion publique du Grand Débat qui se tenait dans ma commune, le député LREM de la circonscription s'est déclaré opposé à EuropaCity, mais, au chapitre de l'extension T4, a justifié celle-ci d'un seul mot : "économie". C'est avouer implicitement que le modèle économique en place est strictement incompatible avec les exigences environnementales et c'est sur ce constat, déjà fait par les économistes britanniques Ann Pettifor et Tim Jackson ("Pour croire qu'une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini, il faut être soit fou, soit économiste") que Pierre Charbonnier, chargé de recherches au CNRS, écrit dans un article du Monde que "les écologistes doivent abandonner le ni gauche ni droite" et assumer un positionnement à gauche. Il reproche à Yannick Jadot de s'être défini parfois "comme anticapitaliste tout en présentant ailleurs un visage rassurant à l'égard des classes moyennes supérieures". Il n'est pas réaliste de chercher à n'importe quel prix un consensus vert qui engloberait toutes les tendances de droite comme de gauche, car "l'écologie, pour être efficace, doit subvertir les formes contemporaines d'accumulation de la richesse, les modes d'intervention de l'état dans l'économie ainsi que certains fondements juridiques de l'ordre libéral, la propriété privée entre autres". Une démarche révolutionnaire que beaucoup, même dans les partis qui se prétendent "de gauche" en déconfiture, ne sont surement pas prêts à adopter !

Comme le souligne un autre article du Monde qui suggère aux écologistes d'abandonner "la bataille picrocholine du plus vert que vert" pour mettre en place une véritable alternative de gauche ayant pour fondation le mouvement écologique dans son ensemble, "le récent succès des verts s'est d'abord construit sur une conversion culturelle de la société", marquée par l'émergence de l'écologie dans les associations et surtout chez les jeunes. L'article mentionne qu'à côté des partis qui se sont présentés avec une ligne écologique indépendante (ELLV et urgence écologie), d'autres partis de gauches (LFI, PC) donnaient, dans leurs programmes, une véritable place à l'écologie. Les élections municipales à venir devront être considérées à la fois comme un test de la capacité des partis à s'entendre pour former des listes communes autour de projets écologiques et comme une opportunité de s'emparer du pouvoir au niveau local. Mais un projet purement écologique ne suffit pas : à côté des manifestations écologiques qui ont marqué, dans plusieurs villes de France, la saison printanière, il y a le mouvement des Gilets Jaunes qui ont été l'expression d'un profond sentiment d'injustice fiscale et sociale et il faudra également répondre à leurs aspirations. Cela fait dire à l'auteur de cet article : "il est ainsi nécessaire de jeter les bases d'une interaction entre écologie et lutte contre les injustices, sujet qui n'a pas ou peu été abordé pendant les élections européennes". Ce propos rejoint celui de Pierre Charbonnier, selon lequel les écologistes doivent abandonner ce positionnement de "ni gauche ni droite" qui a été le leur pendant des années et se positionner résolument comme un parti de gauche, pour lequel la lutte contre les inégalités sociales engendrées par le capitalisme financier et l'action pour le climat sont indissociables. C'est également l'avis de Noël Mamère, écologiste de la première heure, qui incite Yannick Jadot à ne pas faire cavalier seul à l'occasion des échéances électorales sui se préparent et estime qu'une stratégie passant par l'ignorance des autres forces de gauche est vouée à l'échec.

Celui-ci, après la performance de sa liste aux élections législatives, entend bien "transformer l'essai" et dit vouloir gagner au moins quatre grandes villes, dont Paris, aux élections municipales. Mais il n'entend pas dialoguer, dans cette perspective, avec les partis politiques de gauche et dit plutôt compter sur les citoyens, "ceux qui ont compris que c'est l'écologie qui doit être au cœur du renouvellement du paysage politique". C'est probablement cette prise de position qui "glace" Noël Mamère, mais l'éditorialiste du Monde en date du 12 juin titre "le pari pas si fou de Yannick Jadot". ELLV, qui, avec aucun député et trois sénateurs, avec l'absence de candidat à la présidentielle de 2017, faisait figure de coquille vide, est un parti phœnix rené de ses cendres. Cette renaissance n'aurait pas eu lieu s'il n'y avait eu "cette insistance de Yannick Jadot à défendre les couleurs politiques de son parti" plutôt que de servir de bouée de sauvetage à Benoît Hamon, qui l'aurait entrainé dans sa déconfiture. L'éditorial souligne les incontestables atouts d'ELLV : cette mutation culturelle qui fait de l'écologie la principale préoccupation des électeurs, surtout chez les jeunes, le soutien de plus en plus appuyé des moins de 34 ans qui, à plus de 25% ont voté pour lui, le succès des partis écologiques aux Pays Bas et surtout en Allemagne, où les "Grünen" deviennent la deuxième force du pays, au point qu'il n'est plus exclu que le prochain chancelier allemand soit écologiste. Et, comme le dit un professeur de sciences politiques : "Si, aux municipales de 2020, le parti parvient à conquérir des villes comme Nantes ou Toulouse et à garder Grenoble, Yannick Jadot a des chances de mettre les râleurs de son côté". La stratégie peut être payante à condition de se présenter sans ambiguïté comme une alternative de gauche à la bipolarisation RN-LERM dont nous souffrons actuellement. 

 

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