10000 ans après la guerre du feu, les guerres de l'eau ?

Parmi les nombreuses exactions commises par Israël contre les populations palestiniennes, il y a le "partage" de l'eau. Dans un article datant de 2015, le quotidien l'Humanité dénonce un "Apartheid de l'eau", selon l'expression du député Jean Glavany dans un rapport de 2012. Ce terme désigne la répartition inéquitable des ressources en eau, au profit d'Israël et des colons de Cisjordanie.

Les données numériques avancées par le rapport parlent d'elles même : 70 millions de m3 d'eau pour les 2,3 millions de palestiniens, alors que les colons israéliens de Cisjordanie, qui sont quatre fois moins nombreux, détournent 222 millions de m3 à leur profit. Les palestiniens consomment 50 à 70 litres par jour, très en dessous du minimum vital estimé par l'OMS (100 litres). L'expert israélien des amis de la terre explique cette différence : " Les Israéliens vivent à l’occidentale alors que les conditions climatiques devraient leur faire adopter des comportements plus adaptés à l’aridité du climat." Pour faire face aux besoins en eau dans une région où les cinq années de sécheresse consécutives apparaissent comme une conséquence d'un réchauffement climatique qui, à terme, pourrait rendre la région inhabitable, l'Etat israélien a eu recours à la construction d'usines de désalinisation, actuellement quatre qui ne couvrent que 20% de besoins en eau qui, selon les projections, auront doublé dans les dix ans qui viennent. C'est pourquoi la construction de deux autres usines est en projet.

Il s'agit bien d'un Apartheid de l'eau : dans la zone C de Cisjordanie (62% du territoire, dit Adam Aloni, chercheur d'une ONG israélienne,   "Pour construire un puits ou raccorder une pompe à un tuyau, les Palestiniens ont besoin d’un permis. Mais les autorités israéliennes n’en délivrent presque jamais", constate le chercheur. Dans ces zones, les communautés palestiniennes vivent avec 20 litres d'eau par jour et par personne. Dans la bande de Gaza, où les bombardements de 2013 ont détruit les installations aquifères, une chargée de projets à l'Agence Française du Développement témoigne pour Médiapart : la pollution de la nappe phréatique et l'infiltration d'eau salée dans cette dernière rend impropre à la consommation 95% de l'eau consommée par la population.

Côté jordanien, l’eau est aussi une denrée rare. Le royaume hachémite est « le pays qui souffre le plus de la sécheresse dans la région », affirme Avner Adin. En ce moment, les habitants d'Amman ne reçoivent de l’eau « qu’une fois par semaine », précise-t-il. « Sans parler des milliers de réfugiés syriens installés au nord du pays, qui ont besoin de boire et ajoutent au problème. » Lors du traité de paix signé en 1994 avec Israël, la Jordanie s’est toutefois vu garantir un accès au Jourdain et à son principal affluent, le Yarmouk. L’État hébreu « a promis de continuer à fournir de l’eau à la Jordanie, même dans les années de grande sécheresse », souligne le professeur de l’Université hébraïque de Jérusalem.

Le contrôle des ressources en eau est donc un enjeu majeur pour Israël qui, à la faveur des guerres israélo-palestiniennes, s'est accaparé la quasi-totalité des ressources aquifères de la région : l'implantation des  colonies en Cisjordanie a été étudiée pour que les palestiniens n'aient plus accès au Jourdain et à la mer morte. Une exploitation accrue du lac de Tibériade, pourtant menacé par la sécheresse, est également envisagée.

Les palestiniens sont donc très dépendants d'Israël pour la fourniture en eau potable, ce qui donne à ce dernier un avantage stratégique certain, tant militaire qu'économique : pour chasser les palestiniens de la zone C promise à la colonisation, point n'est besoin d'opérations militaires, il suffit de les priver d'un accès à l'eau. Pour l'avantage économique, Médiapart sous-titre : "Israël vent aux palestiniens à plein tarif une eau dont il leur a enlevé l'accès". Déjà, Yasser Arafat, au moment des accords d'Oslo, commentait cette pratique : "Ce qui est extraordinaire avec eux, c’est qu’ils vous volent votre voiture et après ils vous proposent de discuter pour vous vendre une roue". En fait, la guerre n'a jamais cessé dans la région, mais a pris un aspect différent.

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Le problème de la gestion et de la distribution d'eau n'est pas le propre du Moyen Orient, mais existe aussi dans des pays qui ne sont pas en guerre : en Espagne, le Tage est asséché au détriment des économies et des populations riveraines, pour irriguer les cultures des provinces du sud. En ex-URSS, l'assèchement de la mer d'Aral est consécutif au détournement des deux fleuves qui l'alimentent au profit de la culture cotonnière.  Chypre, du fait de la sécheresse, connaît également un déficit  et est partiellement dépendant de la Turquie toute proche, qui achemine par pipe-line l'eau qui alimente un lac artificiel au nord du pays. Comme à Gaza, les pompages sauvages de la nappe phréatique ont provoqué une infiltration par de l'eau salée. Dans tous ces exemples, il y a le caractère "apprenti-sorcier" des hommes politiques qui prennent leurs décisions en fonction d'intérêts stratégiques ou économiques à très court terme. Pire encore lorsque ces intérêts sont des intérêts privés, comme dans le cas des eaux détournées pour les cultures de fruits et légumes ou de coton. Sans un contrôle fort des États, dont ils sont de moins en moins capables, l'eau cessera de faire partie du patrimoine commun de l'humanité et deviendra une marchandise comme les autres, dont des entreprises privées détermineront le prix et la qualité.

"Le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l'orage", disait Jean Jaurès. Les guerres de l'eau qui pointent à notre horizon géopolitique en seront la tragique illustration.

 

 

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