Pas d'impact de la crise sur la dégradation de l'environnement

Pas d'effets durables des réductions de nuisances environnementales sur le long terme annoncent les spécialistes. Pas d'effets notables non plus sur les leçons que les pouvoirs publics entendent en tirer. L'urbanisation du triangle de Gonesse, le terminal T4 et d'autres projets sont toujours dans les cartons, malgré l'expérience qu'aurait du lui apporter cette crise.

A ceux qui croient que la crise sanitaire puisse provoquer un ralentissement de l'économie salutaire pour la planète, Gaëlle Dufour, spécialisée en physico-chimie de l'atmosphère, répond non : si nous respirons aujourd'hui moins de gaz toxiques, si le bilan carbone de la planète s'améliore, si l'amélioration de la qualité de l'air est perceptible sur les photos satellite, la chercheuse anticipe : "Sur le réchauffement climatique, c'est sûr qu'il n'y aura pas un effet notable de cette réduction de quelques semaines des émissions. Il faudrait que ces diminutions soient 30% plus importantes pour les 50 prochaines années, et même plus. Quelques semaines ne peuvent pas régler le problème". Comme pour lui donner raison, la saison des incendies bat déjà son plein en Californie, en attendant ceux de l'Australie quand l'été austral sera terminé. Avant même la fin du mois d'Aout, un ouragan de catégorie 4 menace les côtes de Louisiane et du Texas.

Le Covid ne fera donc pas à notre place le travail d'assainissement de l'environnement et il est d'autant moins souhaitable qu'il le fasse que cette situation entraîne une rupture non programmée et donc non maîtrisée et que celle-ci engendre des drames humains qui affecteront de façon grave un consensus social déjà bien mis à mal par les politiques inégalitaires en matière de justice fiscale. Sans un recours à une taxation fortement progressive des plus riches, sans une fiscalité carbone qui prenne en compte la consommation en kérosène des avions, la crise des gilets jaunes n'aura été qu'une aimable entrée en matière.

Il y a à Sciences Po une chaire développement durable dont Laurence Tubiana, un moment évoquée dans la presse comme ministre possible de l'écologie du gouvernement Castex, est la titulaire. Dans un entretien accordé au journal régional Ouest-France, celle-ci souligne que l'épidémie de coronavirus "est liée à la crise écologique, à nos modes de vie" ; Les zoonoses (maladies liées à une transmission à partir du monde animal) sont en forte augmentation depuis deux décennies, comme en témoignent les épidémies successives liées à la déforestation. A cela, il faudrait ajouter une donnée que les apôtres du T4 ont choisi d'ignorer, le rôle de l'aviation civile dans la propagation de ces maladies. Si on veut éviter la propagation de la maladie, il faudra bien se résoudre à limiter au strict nécessaire les voyages aériens, ce qui devrait entraîner la condamnation de toute extension d'aéroports. Mais, là encore, l'exemple de l'aviation civile montre qu'il s'agira d'une modification des fondamentaux économiques, qui n'impacteront pas seulement le transport aérien, mais aussi le secteur de l'aéronautique, ce qui signifie également des personnels qu'il ne faudra pas laisser sur le carreau sous peine d'une crise sociale grave.

La crise de 2008 avait également entraîné un ralentissement de l'économie et une diminution des gaz à effet de serre qui avait été éphémère car la reprise économique s'était faite sur les mêmes paradigmes qu'avant. L'explication en est que la crise de 2008, exclusivement liée à des causes financières, n'avait pas provoqué de prise de conscience. Aujourd'hui, la crise survient dans un contexte de fortes exigences écologiques, médiatisées entre autres par la demande de la jeunesse pour que les gouvernements ne se contentent plus de vagues déclarations d'intention sur l'écologie. Il devient donc urgent de tirer les leçons de cette crise et d'avancer vers une conception de l'économie qui prenne en compte les exigences environnementales. Et, sur ce point, le Gouvernement vient de donner un très mauvais signal en autorisant la réintroduction des néonicotinoïdes interdits depuis 2018, sous la pression du lobby betteravier et malgré l'opposition de la confédération paysanne, car cette mesure, motivée par des considérations de compétitivité internationale, montre clairement qu'on n'a pas renoncé aux dogmes qui régissent l'économie au détriment des hommes et de leur environnement. Un risque important est que ce recul par rapport à la loi entraîne une réaction en chaîne de tous les lobbies agricoles : déjà, les producteurs de maïs demandent une dérogation similaire. Et pourquoi, dans la foulée, les céréaliers ne demanderaient-ils pas la même dérogation, puisque le puceron véhicule également une maladie céréalière ?  De surcroît, le périodique Alternatives Économiques qualifie le discours des syndicats betteraviers, selon lequel il n'existerait pas d'alternative à court terme, de mensongers : pour l'éditorialiste, l'INRAE a présenté fin juillet "un plan d'action qui repose non sur des produits de substitution - qui en effet n'existent pas - mais sur la restauration des équilibres biologiques", notamment entre les pucerons incriminés et leurs prédateurs, eux aussi touchés par les néonicotinoïdes. Mais, précise le magazine, "cela impliquerait de mieux rémunérer les producteurs pour adopter des pratiques agricoles plus complexes et donc plus coûteuses en temps de travail". Et là, d'autres lobbies pourraient entrer dans le débat, ceux qui étranglent le monde agricole par leurs exigences de coûts. Les parlementaires auxquels sera soumis, à l'automne un rectificatif de la loi pour cette réintroduction auront la lourde responsabilité de décider s'ils rouvrent ou non la boîte de Pandore !

Évoquée par le journal Le Monde, la question d'une sécheresse récurrente est également à l'ordre du jour : celle-ci se présente sous trois aspects :  la sécheresse "météorologique" liée au manque de précipitations entre le 1er juin et le 6 aout entraînant à cette dernière date une "sécheresse agricole". Les cartes montrent qu'environ 2/3 des départements français sont affectés, à la suite de quatre années consécutives très sèches, d'un déficit en eau des sols superficiels qui altère le bon développement de la végétation. Un agriculteur fait ce constat pessimiste : "Cette année, le sol est sec comme la pierre, c'est à faire mourir les prairies naturelles". Selon les spécialistes de Météo France, "la sécheresse des sols est deux fois plus importante que dans les années 60".  La sécheresse "hydrologique" est un peu moins alarmante, car les nappes phréatiques, bien qu'en baisse au mois de juillet dans la plupart des régions, restent encore à un niveau élevé. Mais dans ces mêmes régions, 17% des petits cours d'eau sont à sec à la fin du mois de juillet, entrainant des arrêtés de restriction d'eau dans 72 départements.

L'augmentation d'intensité de ces phénomènes de sécheresse (trois fois plus que dans les années 60) laisse penser qu'il s'agit d'une tendance lourde mettant en danger l'existence même des terres agricoles et non de phénomènes cycliques. Mais, en l'absence de certitudes à ce sujet,  la question est à poser en termes de principe de précaution : Le pays, dans les années ou les décennies qui viennent, pourrait perdre de nombreuses terres agricoles, déjà menacées par l'artificialisation des sols. Il serait temps de mettre en place le moratoire sur celle-ci, réclamé en vain par Nicolas Hulot quand il était ministre afin de conjurer - s'il en est encore temps - la famine qui menace les générations futures. Cela s'applique en particulier aux terres du triangle de Gonesse pour l'intégrité desquelles, après le renoncement à EuropaCity, les associations sont encore en train de se battre.

Mais, si l'on se fonde sur l'entretien récent entre Léa Salamé et le nouveau premier ministre, l'impact de la crise aura peu d'effet sur la politique de l'environnement car les préoccupations gouvernementales tiennent essentiellement dans la relance de l'économie, les risques de crise sociale, la rentrée scolaire et la crise sanitaire. Si ces sujets sont importants, la situation environnementale ne l'est pas moins. Pourtant, on chercherait vainement, dans cet entretien, un mot sur l'écologie. C'est un deuxième mauvais signal qui montre que la situation alarmante décrite dans l'ensemble de cet article n'est absolument pas prise en considération.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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