Médiapart contre Charlie Hebdo : la polémique

C'est un affrontement inattendu et un tantinet absurde : un des meilleurs média d'information contre un journal satirique et souvent ordurier, qui n'apporte au débat que ses outrances et dont le fonds de commerce est la provocation.

En couverture de Charlie Hebdo, l''hebdomadaire satirique publie une caricature du directeur de Médiapart par laquelle il accuse implicitement ce dernier d'avoir su pour l'affaire Tarik Ramadan et de n'avoir rien dit : avec sa moustache caractéristique, Edwy Plenel se cache successivement la bouche, les yeux et les oreilles. Prétendre, comme le fait Fabrice Nicolino (de Charlie Hebdo) entre deux grimaces au cours d'un face-à-face avec Fabrice Arfi (de Médiapart) qu'il ne s'agit que d'un dessin satirique, cela relève de la mauvaise foi la plus compacte : chacune des caricatures de la Une véhicule un message, surtout quand on sait que la plupart des non-abonnés ne vont pas plus loin que la première page de l'hebdomadaire. Dans le cas de la caricature d'Edwy Plenel, c'est une accusation calomniatrice et dénuée de sens et de tout fondement, car pas plus qu'on ne connaissait l'affaire Weinstein avant la vague de dénonciations qui en a été le déclencheur, Médiapart ne pouvait être au courant avant les autres des accusations portées contre l'islamologue.  C'est tout simplement l'image de Médiapart qui est attaquée de façon totalement déplacée, car s'il y a une publication à laquelle on ne peut pas reprocher de pratiquer la politique "des trois singes", c'est bien le journal cofondé par Edwy Plenel et Laurent Mauduit, qui garde en toute circonstance son indépendance vis à vis des puissants de ce monde. C'est d'ailleurs cela que beaucoup ne lui pardonnent pas. 

C'est la liberté de Charlie Hebdo de publier des caricatures, même discutables, mais c'est aussi celle d'Edwy Plenel de lui répondre. Et voici, de façon exhaustive, ce qu'il dit : « La une de “Charlie Hebdo” fait partie d’une campagne plus générale que l’actuelle direction de “Charlie Hebdo” épouse. M. Valls et d’autres, parmi lesquels ceux qui suivent M. Valls, une gauche égarée, une gauche qui ne sait plus où elle est, alliée à une droite voire une extrême droite identitaire, trouvent n’importe quel prétexte, n’importe quelle calomnie, pour en revenir à leur obsession : la guerre aux musulmans, la diabolisation de tout ce qui concerne l’islam et les musulmans. »
C'est son droit de penser que les caricatures du Charlie Hebdo, dans un contexte d'attentats terroristes qui sont menés au nom d'Allah par quelques criminels qui ne sont représentatifs ni de la religion elle-même ni des musulmans français, favorisent l'amalgame entre le terrorisme et l'Islam et c'est son droit de le dire. Cela s'appelle la liberté d'expression. 

Cette liberté d'expression, il y en a qui voudraient bien qu'elle soit limitée à ceux qui pensent et agissent comme eux. C'est le sens de l'éditorial surréaliste par lequel Riss répond à Edwy Plenel par un procès d'intention, en tronquant délibérément son propos  : "cette phrase, qui parle de notre journal satirique comme d'une arme de guerre, acquitte déjà ceux qui nous tueront demain". Mais Charlie Hebdo n'a nul besoin de Médiapart pour susciter la colère de ceux qui se sentent attaqués dans leurs croyances religieuses ! En rejetant sur un autre la responsabilité d'un éventuel nouvel attentat, Riss s'avère incapable d'assumer les conséquences de ses provocations. D'ailleurs, si vraiment il considère les propos d'Edwy Plenel comme un appel au meurtre, qu'attend-il pour aller se ridiculiser devant les tribunaux en portant plainte ?  Mais, en attendant, il ferait bien de méditer la phrase prêtée à Talleyrand : "tout ce qui est excessif est insignifiant".

Manuel Valls en profite pour s'immiscer dans le débat, qu'il porte sur le terrain de la laïcité et sous prétexte de défendre celle-ci, il accuse Edwy Penel de  transiger avec ses valeurs : Ce n'est rien de plus qu'une opération de communication qui a un double objectif : régler un vieux compte avec le journal en ligne et se reconstruire l'espace politique qui lui manque depuis la déconfiture électorale de son parti, dont il porte une très large responsabilité. Tout comme Riss, Monsieur Valls éructe sa haine contre ceux qui ne pensent pas comme lui : "Je veux qu'ils rendent gorge, je veux qu'ils soient écartés du débat public". Mais quel débat puisque déjà en 2015, il refusait même de considérer les motivations qui poussent une partie de notre jeunesse de confession musulmane à partir en Syrie ou à préparer des attentats et encore moins à tenter d'y remédier quand il était au gouvernement : c'est la ghettoïsation des banlieues, la discrimination à  l'embauche de leurs habitants et, d'une façon plus générale, la révolte d'une jeunesse qui se sent laissée pour compte qui constitue le terreau favorable aux djihadistes. Mais, disait-il, "il ne peut y avoir aucune explication qui vaille, car expliquer, c'est déjà excuser". Bienvenue à la pensée unique, celle de George Bush quand il disait "Si on n'est pas avec nous, on est contre nous ! Avec sa logique en mode binaire, Valls est aussi bas de plafond que l'ancien président américain !

Le face à face entre Arfi et Nicolino cité plus haut, mérite des commentaires additionnels : L'essentiel de ce que l'on pourrait en dire est très bien décliné dans le commentaire en lien : s'il y avait une palme d'or de l'ineptie, elle pourrait bien revenir à Fabrice Nicolino : prétendre qu'Edwy Plenel ose se comparer au groupe Manouchian parce que, dans un twitt, il a parlé de "l'affiche rouge de Charlie Hebdo", c'est tout simplement du délire. Attaquer Edwy Plenel pour une citation de Romain Rolland, "cette vieille canaille stalinienne", c'est non seulement réducteur pour l'écrivain, c'est aussi, s'il va jusqu'au bout de sa logique, mettre au ban de la société  la vie intellectuelle de l'entre-deux-guerres  (Aragon, Sartre, Eluard, Breton, Picasso, etc.). Que se croit monsieur Nicolini pour s'arroger ce droit ?

Heureusement, il y a des gens qui savent raison garder : 160 personnalités, parmi lesquelles Caroline de Haas, les époux Costa-Gavras, Noel Mamère, Edgar Morin et Thomas Piketty apportent leur soutien à Médiapart. Ils rappellent que Médiapart est un des rares journaux à avoir publié, dès 2016, une enquête en cinq articles sur Tarik Ramadan. "Les délateurs, tout en affirmant que eux « savaient » (mais quoi ?), reprochent aujourd'hui à Mediapart de ne pas avoir publié des informations dont les faits sont apparus il y a quelques jours."

Et nous leur attribuerons le mot de la fin : "Il semble bien que nous soyons confrontés ici à une campagne politique qui, loin de défendre la cause des femmes, la manipule pour imposer à notre pays un agenda délétère, fait de haine et de peur. Cette campagne s’attaque au journal qui, depuis bientôt dix ans, combat avec constance cette politique de la peur, défendant les causes communes de l’égalité contre toutes les discriminations, qu’elles visent les femmes, les LGBT, les musulmans, les noirs, les juifs, les victimes du racisme et de la xénophobie, les migrants et les réfugiés, etc. [...] La campagne inique menée contre Mediapart et sa rédaction est dangereuse : elle vise le symbole d’une presse libre, indépendante des pouvoirs quels qu’ils soient, au service du droit de savoir des citoyennes et des citoyens."

 

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