Déboulonner les statues ?

C'est, dans le monde entier, une vague mémorielle qui s'amplifie à la suite du meurtre de George Floyd : des statues sont endommagées, déboulonnées ou détruites au nom de la morale, anticolonialiste ou anti esclavagiste. Mais n'est-ce pas tout simplement un refus d'assumer son histoire ?

C'est, dans le monde entier, une vague mémorielle qui s'amplifie : des statues sont endommagées, déboulonnées ou détruites au nom de la morale, anticolonialiste ou anti esclavagiste. C'est, entre autres, à Bristol la statue d'Edward Colson, marchand d'esclaves du 17ème siècle, que la foule a fait tomber. Aux Etats-Unis, c'est la présence de statues des responsables confédérés de la guerre civile qui est contestée. A Anvers, c'est une statue du roi Léopold II, conquérant du Congo, qui a été retirée. En France, le conseil représentatif des associations noires demande le retrait d'une statue de Colbert, coupable d'avoir rédigé le code noir qui régissait la vie des esclaves. Dans le département de la Martinique, ce sont paradoxalement les statues de Victor Schoelcher, artisan de la deuxième - et définitive - abolition de l'esclavage sur le territoire français, qui font l'objet de la colère populaire, au prétexte qu'on a oublié les personnalités noires qui ont participé à ce combat.

L'exemple des statues de Christophe Colomb, décapitées ou jetées à l'eau aux États-Unis, mérite réflexion. D'abord parce que ceux qui agissent ainsi au nom du génocide des amérindiens se trompent de cible : le navigateur n'a fait que découvrir un continent et n'est en aucune façon responsable des massacres qui ont émaillé l'histoire des États-Unis. S'il faut vraiment, pour ce motif, détruire des statues c'est plutôt celles - s'il y en a - du vaincu de Little Big Horn, le colonel Custer (auteur présumé de la célèbre formule selon laquelle "un bon indien est un indien mort") et de quelques autres. Alors se pose la question : cette obsession de faire disparaître les traces d'un passé esclavagiste ou colonialiste est-elle vraiment mémorielle ou ne s'apparente-t-elle pas plutôt à une recherche de boucs émissaires pour des actions passées dont nous, citoyens des pays riches, tirons encore les bénéfices ?

Et pourquoi se focaliser sur les acteurs de la colonisation ou de l'esclavage ? On pourrait aussi bien déboulonner la statue versaillaise d'un des plus mauvais rois de notre histoire, celui qui a ruiné le pays par des guerres incessantes, pressuré la classe laborieuse au bénéfice des plus riches qui ne payaient pas d'impôts, persécuté les protestants malgré la liberté de culte que leur accordait l'édit de Nantes, qu'il a d'ailleurs fini par révoquer, commettant ainsi une faute politique aux conséquences désastreuses. On pourrait "dépanthéoniser" Voltaire qui s'est enrichi par le commerce triangulaire, Rousseau pour avoir abandonné ses enfants ou même Marie Curie, dont les découvertes sont à l'origine de l'industrie nucléaire militaire et civile. On pourrait jeter à bas les statues de Clémenceau et celles de tous les généraux de la guerre de 14 pour les massacres qu'ils ont organisés, etc. Les prétextes ne manquent pas si l'on veut faire de notre mémoire historique un désert. Mais on peut aussi dire : "que ceux qui n'ont jamais péché leur jette la première pierre".

Car la vérité, c'est que tous les hommes, même les plus grands, ont leur part d'ombre : Churchill, à qui l'Europe doit tant, était un raciste et un colonialiste notoire. Victor Hugo lui-même défendait les bienfaits de la colonisation. Faut-il pour autant jeter leur mémoire aux oubliettes de l'histoire ? La vérité, c'est aussi que nous vivons tous avec les idées de notre temps et seuls quelques grands esprits sont capables d'en dépasser quelques unes, comme Montesquieu qui a le premier posé les principes de la séparation des pouvoirs et était antiesclavagiste, Lamartine et Jaurès pour leur combat contre la peine de mort, Condorcet qui défendait l'égalité hommes-femmes, désapprouvait l'esclavage et se prononçait contre la peine de mort. Que chacun se demande ce qu'il aurait été s'il avait vécu en Géorgie ou en Alabama et avait été endoctriné par le discours dominant de l'infériorité des noirs. Il ne faut se faire aucune illusion, la plupart d'entre nous l'aurait cru, car on arrivait à en convaincre les intéressés eux-mêmes.

Le magazine Télérama rapporte l'exemple de Bordeaux qui, plutôt que de débaptiser des rues qui portent des noms de marchands enrichis par le commerce triangulaire, a choisi d'y apposer des plaques mémorielles dévoilant la part d'ombre des personnalités concernées. Et nous conclurons avec le magazine Télérama : "Installer aujourd'hui de pareils panneaux mémoriels au pied des statues contestées aurait le mérite d'assumer le passé, plutôt que de tenter de l'effacer". Et, beaucoup plus que le simple oubli, une vertu pédagogique à l'adresse de nos enfants.

 

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