La candidate des verts interviewée par le quotidien allemand "die Zeit"

La candidate du parti "die Grünen" reçoit le quotidien allemand "die Zeit". Traduction de l'entretien et commentaires.

La crise climatique est-elle d'origine humaine ?

Annalena Baerbock (candidate des verts à la chancellerie) : Oui

A l'occasion des accords de Paris, la quasi-totalité des états s'est engagée à limiter le réchauffement global à 1,5°C par rapport à l'ère pré-industrielle. En cas de participation au nouveau gouvernement, vous en tiendrez-vous à cet accord ?

A.B. : Oui, absolument

Nous voudrions savoir où et comment vous comptez limiter les émissions. Commençons avec le transport routier, qui représente en Allemagne un cinquième de toutes les émissions. Soutiendrez-vous une limitation de vitesse ?

A.B. Oui, mais la protection du climat nécessite d'autres mesures, comme des voitures plus propres et la restauration massive des lignes de bus et de train.

Si une limitation de vitesse évite relativement peu d'émissions de CO2, mais est très clivante, cela vaut-il la peine de soutenir de telles mesures symboliques ?

A.B. Nous ne sauverons le monde avec aucune mesure isolée. Une limite de vitesse a un effet immédiat sur les émissions de CO2 et apporte plus de sécurité routière.

Que sera le prix de l'essence en 2025 ?

A.B. La Groko (Grosse koalition)  fixé un prix du CO2, qui rendra le litre d'essence environ 15 centimes plus cher en 2025. Nous voulons que cette mesure s'applique deux ans plus tôt avec un centime de plus, afin d'accélerer le passage vers des voitures plus propres.

Certains scientifiques disent  que le prix du CO2 à 60 euros par tonne est trop bas pour rester dans les clous d'une limitation à 1,5°C.

A.B. Les mesures climatiques ne fonctionneront que si elles sont socialement justes. Pour cela, nous devons faire un compromis entre le prix du carbone, une politique de régulation et l'exigence de technologies propres.

Avec des mesures de compensation, ne pourriez-vous pas aussi augmenter le prix de la tonne de carbone ?

A.B. Tout miser sur le prix reviendrait à ce que certains pourraient toujours racheter. Je n'y suis pas favorable.

A partir de quand l'Allemagne doit-elle interdire le moteur à explosion ?

A.B. Si nous voulons atteindre les objectifs climatiques, seules les voitures sans émissions carbone devront être commercialisées à partir de 2030.

Comment voulez-vous empêcher que des régions comme la Sarre ressemblent? dans un avenir proche, au Détroit d'il y a dix ans, à cause des changements structurels des industries sous-traitantes ?

A.B. En ne leur disant pas seulement, comme au cours  des dernières années, "bon voyage vers la neutralité carbone", mais par une politique industrielle active. Nous pouvons soutenir, au moyen d'un pacte industriel, les entreprises qui maintiennent leur siège social en Allemagne, par exemple en menant une politique de reconversion des personnels qualifiés : l'état créerait alors un fonds pour la reconversion semblable à celui du chômage partiel.

Les experts nous disent que, jusqu'à nouvel ordre, les avions ne peuvent pas se passer du kérosène. Cela signifie qu'au cours de la décennie qui vient, le nombre des vols devra diminuer. Qui devra voler moins ?

A.B. Le trafic aérien devra progressivement devenir neutre en carbone. Avant toute chose, nous aurons besoin d'hydrogène vert pour produire un carburant décarboné.

Selon tous les pronostics, il n'y aura pas assez d'hydrogène dans les prochaines années

A.B. Pour cette raison, nous ne devons avoir recours à l'hydrogène que là où n'existe aucune alternative climatiquement neutre. C'est le cas du trafic aérien. De plus, il faudra imposer le kérosène : une infirmière qui travaille dans une équipe de nuit paie une taxe sur le carburant, mais le manager, qui se rend tous les week-ends en avion vers la Méditerranée ne paie aucune taxe sur le kérosène.

Une taxe sur le kérosène n'aurait de sens que dans le cadre d'un accord international et la négociation prendra vraisemblablement des années. En ce qui concerne l'hydrogène, on ne sait pas non plus exactement si et quand il sera disponible en en quelle quantité. Que peut-on entreprendre de concret dans les quatre années qui viennent ? 

A.B. Cette fable, selon lequel nous devrions d'abord attendre que le monde entier s'entende sur un prix du carbone ou sur une taxe sur le kérosène est la marque d'une politique conservatrice qui n'a pas le courage d'aller de l'avant. Un gouvernement fédéral peut naturellement engager immédiatement des négociations au niveau européen. adapter la fiscalité de l'aérien aux objectifs climatiques ou développer des alternatives préservant le climat, comme le train.

Cela peut aussi durer une éternité, jusqu'à ce qu'un trajet soit terminé.

 A.B. C'est la raison pour laquelle nous devons être plus rapides, avec une rationalisation des planifications faisant appel à plus de spécialistes.Nous ne pouvons pas attendre vingt ans l'aménagement des trajets de chemin de fer ou des lignes électriques. Jusqu'alors, la CDU et le SPD ont intentionnellement freiné la mise en place des infrastructures climatiques et limité par la loi les équipements d'énergies renouvelables. Cela doit changer.

Le problème, ce n'est pas la CDU et le SPD, mais les initiatives citoyennes qui protestent contre la mise en place d'infrastructures. Nous vous citons ici une des grandes lignes de leur programme : "les actions pacifiques de la société civile sont une ressource importante dans une démocratie vivante. Pour cela, la désobéissance civile non violente peut être aussi un moyen légitime".

A.B. La Groko a à répondre du blocage de l'énergie éolienne. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une attitude politique claire, qui donne la priorité aux mesures de protection du climat.

On peut aussi imaginer tout simplement que les gens ne veulent pas d'une ligne de train à grande vitesse devant leur maison.

A.B. Celui qui est directement concerné est, tout naturellement, particulièrement critique. Ceci est compréhensible et la politique doit se soucier que les perturbations soient aussi minimes que possible. Politique signifie aussi gestion. Celui qui ne fait rien par crainte que quelqu'un s'y oppose empêche que les choses avancent.

L'influence des verts a grandi avec les protestations contre les infrastructures. Et aujourd'hui, vous voulez transformer le pays

A.B. Je veux moderniser le pays dans un esprit de justice climatique, ce que l'Union veut ouvertement empêcher. Sa politique est opposée aux voitures propres, à l'internet de haut débit et aux énergies propres.

Doit-il y avoir encore des vols "low cost" ?

A.B. Le plan gouvernemental de protection du climat inclut l'arrêt des vols à prix cassés et il ne se passe rien. Nous devons y répondre !

Ne pensez-vous pas que les gens défavorisés devraient pouvoir aussi se payer ce qui, jusqu'à maintenant est réservé aux plus riches, comme par exemple voyages aériens, soins dentaires de qualité ou bons appareils auditifs ?

A.B. Le fossé entre les riches et les pauvres s'est encore creusé dans les dernières années. Et là, le climat n'y est pour rien. Quand je vois les cadeaux que font l'Union et le FDP aux milliardaires les plus riches et, en même temps, l'opposition à une augmentation du salaire minimum à 12 euros, il est clair que ce vote du Bundestag décide aussi de ce que doit être la justice sociale dans notre pays.

Vous voulez rétrocéder les recettes de l'impôt-CO2 sous forme d'une prime per capita versée aux citoyens. Pouvez-vous garantir que ces rentrées fiscales ne sera pas utilisées pour assainir le budget ?

A.B. Nous allouerons ces ressources aux citoyens pour faire baisser les prix de l'énergie. Ces dispositions profiteront particulièrement aux petits salaires, aux familles et aux locataires, à l'encontre de la CDU qui n'a prévu aucune compensation sociale et veut de surcroit faire peser le prix du  CO2 pour le chauffage sur les épaules des locataires. C'est pour cela que je me battrai.

Christian Lindner dit qu'il n'entrera jamais dans un gouvernement qui augmenterait les impôts. De même pourriez-vous dire que vous n'entrerez pas dans un gouvernement qui ne rétrocède pas les recettes fiscales de l'impôt sur le CO2.

A.B. A un gouvernement qui ne fait pas tout pour que les 1,5°C de l'accord de Paris soient tenus, les verts ne participeront pas.

Il apparaît souvent, dans le débat sur les mesures climatiques, que les trajets journaliers avec le diesel ne pourront pas s'adapter si rapidement à la décarbonation. A quoi, selon vous, les gens aisés, qui sont les plus grands émetteurs,  devraient-ils renoncer ?

A.B. Il ne s'agit pas de "renoncer", mais de faire différemment. La personne aisée qui mène une vie très émettrice de CO2 contribuera plus que celui qui gagne moins.

La réduction massive du CO2 en moins de deux décennies sera-t-elle vraiment une révolution sociétale ou simplement une question de technique ?

A.B. Les technologies sont disponibles. Si la politique fixe des conditions générales d'application, une économie de marché écologique et sociale peut engendrer une prospérité décarbonée. De plus, si, en tant que pays industrialisé, nous nous préoccupons que nos avancées technologiques puissent bénéficier à d'autres parties du monde, ce sera une révolution à l'échelle de la planète.

80% de l'énergie consommée en Allemagne proviennent du pétrole, du gaz, du charbon, dont l'extraction est la cause principale des émissions de CO2. D'où doit provenir l'énergie du futur ?

A.B. Du soleil et du vent, de l'eau et de la biomasse. L'approvisionnement doit reposer sur un triptyque : production en Allemagne, union énergétique européenne par des réseaux incluant les énergies éoliennes de la mer du Nord et les énergies solaires des pays du sud,  partenariat énergétique mondial, parce que nous avons besoin des régions ensoleillées pour une production verte d'hydrogène.

Les opposants à l'énergie éolienne ont-ils raison de dire que nous ne reconnaîtrons plus notre pays du fait de la présence d'éoliennes bruyantes ?

A.B. Non, car cela n'implique que 2% de la surface du pays. Nous devons promouvoir la mise en place des énergies renouvelables qui contribuera, dans une certaine mesure, à la fin de l'exploitation du charbon.

La plupart des experts disent qu'un monde climatiquement neutre est incompatible avec l'élevage intensif. Comment voulez-vous réduire la consommation de viande en Allemagne ?

A.B. Actuellement, un tiers de la production alimentaire est jeté, ce qui signifie que quelque chose ne va pas dans le système, en particulier les mesures de subvention des produits agricoles au sein de l'Union Européenne. Nous devons mettre fin au à ce système de dumping. Et actuellement, l'industrie alimentaire va plus loin que le gouvernement fédéral. Les principales chaînes de supermarchés ne veulent offrir, à l'avenir, que de la viande d'animaux élevés dans de bonnes conditions.

Cela signifie, dans le futur, un renchérissement du prix de la viande.

A.B. Cela signifie faciliter la transition vers une production animale durable et bio pour les éleveurs.

Donc, la viande deviendra plus chère.

A.B. Un dumping des prix contraire à l'éthique devra, en tout cas, appartenir au passé.

La transition vers la neutralité climatique de l'Allemagne sera-t-elle imperceptible ? Ou bien les changements du quotidien seront-ils sensibles dans un délai, disons de cinq ans ?

A.B. Certaines choses changeront pour que nous puissions obtenir ce qui est important pour nous . Mais changement ne veut pas dire pire. Nous aurons des voitures plus propres et plus silencieuses et soulagerons ainsi les personnes qui habitent sur des voies très fréquentées. Nous tirerons notre électricité d'énergies renouvelables et ne devrons plus pomper les nappes phréatiques pour l'exploitation du charbon.

Quand vous pensez à l'avenir de l'Allemagne dans une perspective de politique climatique, qu'est-ce qui vous préoccupe le plus et qu'est-ce qui suscite le plus d'espoir ?

A.B. Je crains l'opposition des lobbies qui gagnent beaucoup d'argent avec les énergies fossiles et feront tout pour empêcher que les choses changent. Il y a cependant, par chance, beaucoup d'hommes et de femmes qui voient plus loin que les gouvernements.

Commentaires

Quelques jours avant que la pire catastrophe environnementale de son histoire vienne frapper l'Allemagne, Annalena Baerbock, candidate des verts (die Grünen) à la chancellerie, reçoit les journalistes du quotidien allemand "die Zeit" dans le cadre d'une série d'interview de l'ensemble des candidats potentiels. Nous donnons ici une traduction de cette interview.

Dans le cadre des prochaines élections allemandes qui ont lieu dans un mois, chacun des principaux candidats à la chancellerie est interviewé. La question de l'origine humaine du réchauffement climatique ne semble plus guère faire débat chez les politiques. Sans surprise, tous, à une exception près, répondent "oui" à la question "la crise climatique est-elle d'origine humaine". Seule la candidate d'AfD répond qu' "il n'y a aucune preuve tangible et que même si c'était le cas, l'Allemagne ne contribue que pour 2% aux émissions mondiales de CO2, ce qui ne justifie pas que l'Allemagne taille dans son noyau industriel".

La candidate a le mérite d'évoquer des pistes volontairement occultées par la loi "climat et résilience" adoptée récemment par le parlement français : la substitution progressive du train à l'avion y est évoquée. Mais les réponses apportées restent évasives ou incomplètes, à l'exemple du thème des transports et de l'aviation civile, qui sont le sujet de plusieurs questions posées à la candidate : on ne peut pas instituer une taxe sur le CO2 en en excluant le kérosène de l'aviation civile, dans le souci de justice sociale qu'elle manifeste tout au long de son discours. Mais cette exemption actuelle du kérosène est le résultat d'un accord international qu'il faudra des années pour renégocier. Et le premier niveau de blocage reste l'Union Européenne elle-même car, sur la question des taxes, il faudra arriver à convaincre tous les pays en raison de l'inepte règle de l'unanimité en matière fiscale. Enfin, on peut regretter que la question des extensions d'aéroports ne soit nulle part abordée.

Ses réponses, quand elles ne sont pas à côté de la question posée, semblent également marquées par une confiance aveugle dans les solutions technologiques. Sur le thème du carburant à hydrogène, elle préconise d'en prioriser l'usage aux secteurs pour lesquels aucune alternative "propre" n'existe. C'est ainsi que le transport - routier ou aérien - pourrait avoir une exclusivité de fait sur l'utilisation de ces carburants, privant tous les autres secteurs de cette possibilité. De plus, la fourniture en hydrogène propre pour le seul aéroport de Roissy nécessiterait la construction de 16 centrales nucléaires (solution exclue en Allemagne en raison de son renoncement au  nucléaire), la surface d'un département français recouvert d'éoliennes ou la mise en place de 1000 km2 de panneaux solaires. C'est dire qu'on peut douter de l'affirmation selon laquelle "seulement" 2% de la surface du pays serait couverte par des champs d'éoliennes. De plus, les délais de construction de l'avion à hydrogène, qui sera réservé seulement aux vols courts et moyens courriers, nous mènent, selon les prévisions (optimistes) d'Airbus, en 2035 et ne permettent aucunement de répondre à l'urgence de la situation, que rappellent  les incendies en Amérique du Nord et les inondations catastrophiques en Allemagne et en Belgique. Dans le secteur de l'aérien, seule la décroissance permettra de s'aligner sur les accords de Paris. Or les mots "urgence" et "décroissance" n'apparaissent jamais dans le discours de la candidate des verts !

Plusieurs questions portent sur l'impact de telle ou telle mesure sur le coût de la vie. Ces questions - et les réponses données par la candidate - nous rappellent que la transition écologique, si on réussit à la faire, aura un coût et que plus nous attendons, plus ce coût sera élevé. Il n'est pas sûr que les réponses données par la candidate soit de nature à faire accepter ce coût, surtout par les plus pauvres si la justice sociale annoncée par la candidate n'est pas au rendez-vous.

L'élection en Allemagne d'une chancelière verte, ou au moins une forte participation du parti écologiste au Gouvernement, est dans le domaine du possible, malgré la récente chute dans les sondages du parti écologiste. La percée du parti "die Grünen" aux dernières élections européennes montre la sensibilité des allemands aux questions écologiques et cette sensibilité se trouve encore renforcée par les récentes catastrophes naturelles qui ont frappé le pays. Mais ce serait seulement une victoire d'étape pour l'écologie.

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