Jupiter Olympien et ses leçons de démocratie

Commentaire sur les propose d'Emmanuel Macron sur la chaîne de télévision américaine CNN

Décidément, cela devient une habitude de parler des affaires françaises depuis l'étranger : A une journaliste qui lui demande pourquoi, Jupiter, du haut de sa suffisance, justifie en expliquant que "les journalistes français s'intéressent trop à la forme et pas assez au contenu". Pan sur le bec, dirait le Canard Enchaîné. On peut pourtant douter qu'il se soit longuement attardé sur le "contenu " de ses réformes en présence de la journaliste de CNN. Et si c'était plutôt "courage, fuyons" ? Car c'est surtout beaucoup plus commode : ce ne sont pas les journalistes de CNN qui vont le contredire quand il lance : "La démocratie, ce n'est pas la rue. Si je respecte ceux qui manifestent, je respecte aussi les électeurs et ils ont voté pour le changement". Et il ajoute  : "j'ai présenté ces réformes durant des semaines et des semaines et j'ai été élu sur la base de ces réformes".

Oui, Emmanuel Macron respecte ceux qui manifestent : la preuve, c'est que, toujours d'un pays étranger, il en donne la brillante démonstration en traitant les opposants à sa loi Travail bis de "fainéants, cyniques, extrêmes". De plus, il est bien présomptueux de sa part de supputer les motivations qui ont amené les électeurs à voter pour lui à la suite d'une campagne de caniveau !!! Enfin, ses déclarations fallacieuses ne font que révéler les vices de fond de notre République :
- Parce que l'élection présidentielle française est toujours une élection par défaut : la France est le seul pays où un nombre aussi important de candidats se présente.  La pratique de ne retenir au deuxième tour que les deux candidats arrivés en tête, très arbitraire lorsque quatre candidats se détachent très nettement des autres, ne reflète que très imparfaitement le choix des électeurs. Cela a été manifeste lors de l'élection de 1981, où la plupart des électeurs de gauche se sont portés sur Chirac pour faire barrage au Front National. Ce n'était donc en rien le choix d'un programme, pas plus que pour l'élection présidentielle de cette année, pour les mêmes raisons.
- Parce que la constitution donne au président un pouvoir de monarque absolu : l'article 49-3 de la constitution et, encore plus, les ordonnances sont les outils de ce pouvoir. Par le recours systématique à ces deux dispositions, on n'est pas très loin de l'injonction de Louis XIV à son parlement : "enregistrez, messieurs, l'état c'est moi". Là aussi, la France est le seul pays démocratique où l'exécutif dispose de telles possibilités de contourner l'avis du parlement.
- Parce que la Démocratie n'est qu'un vain mot sans l'information, Une information qui doit dire "la vérité, toute la vérité, rien que la vérité". Et, contrairement à ce que prétend le Président,  les électeurs ont voté sans rien savoir, ou presque, des principales dispositions de la nouvelle loi travail. La volonté de ne rien dévoiler s'est manifestée par la plainte déposée par Muriel Pénicaud contre Libération, qui avait publié un document de travail que la Ministre aurait bien aimé garder secret. La lecture des documents joints montre combien la communication a été opaque et le peu d'information qu'on a eue due à des fuites,  contrairement à ce qu'affirme mensongèrement Emmanuel Macron. Alors comment peut-il dire que l'électorat soutient ses réformes alors qu'il en ignorait le contenu ?
- Parce que la Démocratie est aussi faite de débats : sur des réformes dont les sondages révèlent qu'elles sont rejetées par 70% des français, la moindre des choses serait d'en débattre, d'autant que les arguments ne manquent pas pour dire que cette réforme sera inefficace en termes d'emplois créés et ne fera qu'accroître la précarité et la pauvreté. Le Gouvernement aurait pu organiser un débat citoyen sur tous ces arguments, comme cela a été fait pour Europacity. Mais encore aurait-il fallu qu'il informe, ce qui n'a jamais été dans ses intentions. En ce qui concerne les parlementaires, ils sont tenus à l'écart par l'usage du 49-3 et des ordonnances, qui ont précisément pour but et pour effet d'escamoter le débat. Et qu'on ne nous parle pas d'un usage toujours possible de la motion de censure : le lamentable épisode des soi-disant "frondeurs" a clairement montré que les élus du peuple ont de tels privilèges qu'ils sont peu enclins à les remettre en question en s'opposant ouvertement à leur gouvernement ou à leur parti.

Parce que la Démocratie, c'est aussi écouter les mouvements citoyens qui sont aussi source de propositions : entre autres, il y a celles du Collectif Roosevelt, qui propose une expérimentation des 32 heures dans des entreprises volontaires, celles de Nouvelle Donne qui préconise un plan en cinq propositions pour lutter contre le chômage. Pourquoi ces propositions ne sont-elles jamais discutées, si ce n'est parce qu'elles bousculent les conceptions des technocrates qui nous gouvernent et les intérêts des puissants qu'ils servent ? 

La cinquième République a conservé les formes de la Démocratie, puisque nous votons pour un président et un parlement, mais elle en a complètement perdu l'esprit. Si la sixième République est un jour institutionnalisée, il faudra donc qu'elle se débarrasse des scories de la cinquième et, en particulier, du caractère monarchique de la présidence, aujourd'hui confiée au pire technocrate que nous ayons jamais eu. On peut avancer plusieurs propositions pour corriger les dysfonctionnements évoqués plus haut :
- Faire du vote blanc un suffrage exprimé : en 2014, une loi a consacré une reconnaissance à minima du vote blanc qui, désormais, fait l'objet d'un comptage à part. Mais cette loi sera dénuée de tout résultat concret, tant que le vote blanc ne sera pas décompté comme un suffrage exprimé et qu'il n'aura pas un pouvoir invalidant : en effet, un président ou un parlementaire élu avec 10% des voix et 90% de votes blancs sera-t-il considéré comme bien élu ? Si les votes blancs avaient une signification différente des votes nuls, ils capteraient probablement une partie de ceux-ci et pourraient même ramener une partie des abstentionnistes qui croient inutile de se déplacer. La reconnaissance du vote blanc devrait se matérialiser par la présence de bulletins blancs sur les tables des bureaux de vote.
- Introduire dans les élections législatives une dose de proportionnelle, à déterminer : le découpage électoral a pour résultat, voulu ou non, que des partis avec une faible audience électorale se retrouvaient gratifiés d'un nombre de députés supérieurs à d'autres partis ayant obtenu plus de suffrages. La mesure permettrait d'apporter un correctif à cette anomalie. L'exemple de l'Allemagne nous montre que c'est tout à fait possible : les élections législatives dans ce pays sont, en effet, constituées de deux scrutins, qui se partagent les sièges à pourvoir moitié-moitié : d'un côté, un scrutin uninominal tel qu'il se pratique en France - avec la différence qu'il n'y a qu'un seul tour, de l'autre, un scrutin de liste comme ce qui se fait au parlement européen, avec attribution des sièges au prorata des résultats obtenus par les partis dont les électeurs dépassent le seuil de 5%.
- Mettre fin aux immunités présidentielle et parlementaires : tout au long de leurs mandats, Chirac et Sarkozy ont nargué la justice. L'abolition de l'immunité présidentielle retirerait un peu de ce côté "monarque de droit divin" qui est celui du chef de l'état. Quant aux députés, l'exemple de Marine le Pen refusant de se rendre aux convocations montre assez qu'il s'agit d'un de ces privilèges abusifs qui sont ceux du parlement. Dans le même esprit, ne devraient être éligibles que les citoyens ayant un casier judiciaire vierge et toute peine d'inéglbilité devait être à vie.
- Réformer le scrutin présidentiel : une modification du mode de désignation des candidats du deuxième tour pourrait en limiter le côté arbitraire : il s'agirait de retarder ce deuxième tour d'une semaine, pour laisser aux candidats le temps de choisir à qui ils apportent leur soutien. Les deux candidats présents au deuxième tour ne seraient plus les deux premiers du premier tour, mais ceux qui totaliseraient, en termes de nombre de voix, le plus de soutiens. Avec une telle mesure, il est probable que le Pen père et fille ne seraient jamais arrivés au deuxième tour. Ce qui serait bénéfique, car il est beaucoup plus sain que ce soit la constitution qui barre la route du pouvoir aux extrémistes et que l'électeur n'aie plus à dévoyer son vote pour le faire.
- Instituer une procédure de destitution du président : Cela aurait pour effet de rendre le Président véritablement et concrètement responsable devant la nation, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Cette procédure pourrait être initialisée par une pétition réunissant au moins un million de signatures. Pour ne pas mettre le chef de l'état à la merci d'un mouvement d'humeur des citoyens, on peut imaginer qu'il faudrait 66% des votants en faveur de la destitution  pour que celle-ci devienne effective. Connaissant cette possibilité, le Président, à moins d'être complètement caractériel, arrêterait d'insulter les citoyens et prendrait moins de mesures qui ne profitent qu'aux riches.
- Abroger l'article 49-3 et la possibilité de gouverner par ordonnances : sans le débat parlementaire et le vote qui s'en suit, la séparation des pouvoirs n'est qu'un vain mot. Il faut donc restaurer toutes les prérogatives du Parlement.

C'est affaire de propositions et les moyens technologiques modernes, qui rendent la communication plus facile, mettent les citoyens en état de proposer. La véritable "République en marche" sera celle qui saura convoquer une assemblée constituante faite de citoyens volontaires, qui rassembleront toutes les propositions pour bâtir une nouvelle constitution. Car la participation des citoyens, c'est aussi cela la Démocratie.

 

 

 

 

 

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