plans d'aide à la Grèce : amateurisme et incompétence

Un rapport de la cour des comptes européenne découvre enfin ce que de nombreux économistes se tuent à dire depuis des années, à propos de la dette grecque : sa gestion par l'Union Européenne a été déplorable, et le mot est faible !

Un rapport de la cour des comptes européenne découvre enfin ce que de nombreux économistes se tuent à dire depuis des années, à propos de la dette grecque : sa gestion par l'Union Européenne a été déplorable, et le mot est faible !

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Rappelons les faits : la Grèce adhère à la zone euro en 2000 après avoir rempli les critères de Maastricht. En réalité, on découvrira par la suite -ou on fera semblant de découvrir - que les dits critères ne sont satisfaits qu'au prix d'acrobaties comptables conseillées par la banque Goldman-Sachs, qui en tirera un large bénéfice sous forme de commissions, mais aussi d'abandons de l'état grec de certaines recettes, en particulier celles de la loterie nationale. La banque va ensuite spéculer et encourager les vautours à en faire autant. Goldman-Sachs initialise ainsi le pillage d'un pays qui, relayé ensuite par l'Union Européenne, prendra une ampleur catastrophique pour la Grèce. Au fil des plans de sauvetage successifs, le pays est mis en coupe réglée; obligé de brader ses actifs, comme par exemple le port du Pirée, vendu aux chinois. Et l'ineptie de ceux qui ont concocté ces soi-disant plans d'aide à la Grèce apparaît dans un simple calcul, à partir des données d'Eurostat et de la banque mondiale (ci-dessus) : la dette de la Grèce, en valeur numérique, est passée, entre 2010 et 2016, de 436 milliards à 347 milliards d'euro. Dans le même temps, la dette, en pourcentage du PIB, est passée de 146% à 179%, car les mesures prises ont fait plonger le PIB du pays. Il suffit, pour faire ce calcul, de disposer des données fournies par Internet et d'un tableur Excel. Quelques minutes ! On peut penser que les "grosses têtes" du FMI, de la BCE et de la Commission Européenne n'ont pas fait ce calcul pourtant élémentaire : autrement, ils en seraient arrivés dès 2011 à la conclusion que le régime sec qu'ils ont imposé à la Grèce était destructeur pour l'économie du pays.  

Les différentes phases de la crise grecque sont décrites dans le document en lien. Elle est latente depuis 2005 puisque, dès cette date, la Commission Européenne engage une procédure contre le pays pour déficit excessif. Ce qu'il faut retenir, c'est que cinq plans d'aide à la Grèce se sont succédés entre 2010 et 2017, assortis de saignées à la Diafoirus : baisses de 20% des retraites au dessus de 1200 euro,  et de 22% du salaire minimum, gel des salaires des fonctionnaires, allongement de la durée des cotisations retraite de 37 à 40 ans, hausse de la TVA, coupes sombres dans les dépenses publiques. Le résultat a été apocalyptique pour la population, avec une augmentation du taux de chômage, passé de 8% en 2008 à 28% en 2013, aujourd'hui stabilisé à 21%. Sur 11 millions de grecs, plus de la moitié sont en situation soit de pauvreté (2,5 millions), soit de danger de pauvreté (3,7 millions). Des services publics ont été détruits, en particulier le système de santé, dont le budget public a baissé de 40%. Un grec sur cinq renonce aux soins pour motifs économiques et l'espérance de vie moyenne a diminué de deux ans. Le taux de suicides a augmenté de 27% entre 2008 et 2011, puis de 5% chaque année. Il ne reste que deux hôpitaux psychiatriques en fonctionnement dans toute la Grèce. Honte à la Commission Européenne, à l'Allemagne qui est à l'origine de cette austérité pure et dure, à la France qui n'a jamais su soutenir les pays européens en difficulté, Ceux qui ont imposé ou toléré une telle situation de sous-développement dans un pays de l'Union ne devraient plus pouvoir se regarder dans une glace.

Ce ne sont pas des plans d'aide à la Grèce - et encore moins aux grecs - qui ont été mis en place, mais des plans de protection du système financier - en particulier les banques allemandes et françaises  : Sur les titres de la dette grecque rachetés sur les marchés financiers, la BCE a raflé 7,8 milliards d'euro d'intérêts qui, selon Mario Draghi, n'avaient pas vocation à rester dans les caisses de l'institution. Sur injonction de l'Allemagne, ils ont donc été redistribués aux banques nationales en proportion de leur participation au budget de la BCE, alors qu'initialement, ils devaient revenir à la Grèce. Quant aux banques privées, elles ont aussi participé à la curée, grâce à cette règle aberrante que la BCE ne puisse pas prêter directement aux états : elles ont bénéficié de prêts de la BCE à taux nuls, pour prêter le même argent à la Grèce à des taux proches de l'usure. Honte aux institutions européennes qui ont laissé un tel vol de vautours dépecer la Grèce.

Revenons au rapport : le constat d'échec est accablant, nous dit Médiapart. En résumé : "Alors que le troisième plan est censé s’achever à la mi-2018, la Grèce sort dans un état de délabrement économique sans précédent : son PIB a diminué de 30 %, sa dette publique a pris des allures stratosphériques, dépassant les 180 % du PIB, les banques grecques ne sont pas en état de prêter et d’assurer le financement de l’économie. Le seul objectif clair que s’était fixé la Commission européenne – permettre à Athènes de retrouver un accès au marché financier – semble ne pas pouvoir être atteint. « Ces programmes ont permis de promouvoir les réformes et d'éviter un défaut de la Grèce. Mais la capacité du pays à se financer intégralement sur les marchés reste un défi ». Les rapporteurs ont fini par faire le calcul mentionné ci-dessus, mais ils l'ont fait bien trop tard !

Dans le détail, il faut consulter le dit rapport pour réaliser l’amateurisme avec lequel ont été conçus les différents plans de sauvetage. Sur beaucoup de points, les économistes les plus critiques à l'égard des plans de sauvetage de la Grèce ont vu leurs prédictions se réaliser, mais  les soi-disants "gouvernants" n'écoutent que ce qu'ils ont envie d'entendre. Depuis Cassandre, on n'a jamais écouté les prophéties dérangeantes. 

Thomas Piketty, en 25 vérités sur la dette grecque (2015), souligne la démesure de l'effort  demandé à la Grèce : Il précise que les accords de 2012 imposent à la Grèce de consacrer, pendant 30 ans, 4% de son PIB au remboursement de la dette, ce qui représente quatre fois le  budget des études supérieures et conclut "Est-ce la bonne façon de préparer l’avenir. Évidemment, non ! Donc, c’est absurde". Il confirme qu'entre 2010 et 2015, le PIB a chuté de 25%, ce qui a fait monter mécaniquement la dette de 110% à 170%. Il accuse la Troïka de ne pas tenir son engagement de restructuration de la dette grecque le jour où elle sera en excédent primaire, ce qui est chose faite aujourd'hui.
Joseph Stiglitz, dans un article intitulé "Grèce, l'agneau sacrificiel"(2015), nous dit tout le bien qu'il pense de cette politique enropéenne : il constate un air de "déjà vu" (Argentine, Indonésie) dans les programmes imposés à la Grèce et constate :  "J'avais pensé qu'on avait tiré la leçon de ces échecs, et j'ai été surpris de voir, il y a cinq ans, ce même programme rigide et inefficace imposé en Europe". Il qualifie les plans d'austérité successifs de "construction déstabilisatrice" et commente : "Le  taux élevé  de chômage entraînera la baisse des salaires, mais la Troïka ne semble pas encore assez satisfaite de la chute du niveau de vie des Grecs".
Olivier Blanchard, l'ancien économiste en chef du FMI, reconnaissait dès 2013 "avoir dramatiquement sous-estimé l'effet des coupes budgétaires". Il avoue avoir construit la stratégie d'aide à la Grèce sur des modèles erronés, mais Schäuble et les autres ne l'écoutent plus, dès lors que ce qu'il dit va à l'encontre des dogmes de l'ordolibéralisme.
Yanis Varoufakis, l’éphémère ministre des finances du premier gouvernement Tsipras, prononce le 8 juin 2015 un discours dans lequel il rappelle d'abord une fable qui était d’Ésope avant d'être reprise par La Fontaine : "la cigale et la fourmi". Son discours mérite d'être mentionné car il relate toute l'historique de la crise grecque en quelques lignes : oui, l'état grec a été un "emprunteur irresponsable", mais pour tout emprunteur irresponsable, il y a un prêteur irresponsable.
Le premier gouvernement Tsipras avait prévenu les institutions européennes des effets dévastateurs que comportaient leurs exigences et ces effets ont été confirmés par les faits : les mesures budgétaires imposées à une économie aussi fragile que celle de la Grèce  pour atteindre l’excédent primaire exigé (3%) sont incompatibles avec l'objectif fixé d'une croissance de 3%, en raison de l'effet récessif très fort qu'elles entrainent ; les exigences de la Troîka, portées par l'idéologie ultralibérale, ont supprimé les négociations collectives dans les entreprises et balayé en quelques heures un code du travail construit en plus d'un siècle, sans aucun autre effet sur le marché du travail que de faire exploser le travail au noir, avec tous les effets négatifs sur le système de retraites et les recettes fiscales ;  Les travailleurs grecs doivent désormais négocier individuellement avec leurs employeurs. Le droit du travail qui a pris plus d’un siècle à être mis en place a été balayé en quelques heures. Cela n'a pas permis d'augmenter le niveau de l’emploi ou d'améliorer l’efficacité du marché du travail. Mais cela a fait exploser le travail au noir, condamnant le système des retraites et les caisses de l’État à une crise permanente ; enfin, la crise humanitaire provoquée par l'application de ces mesures socialement injustes. Les apprentis sorciers de la Troïka n'ont rien voulu entendre et toutes ces conséquences négatives prévues par le gouvernement Tsipras, l'Europe doit y faire face aujourd'hui. Alors qui sont les véritables idéologues ? Le gouvernement de gauche de Tsipras ou les chantres bornés de l'ordolibéralisme ?

La crise de la dette grecque n'est insoutenable qu'en raison des conditions qui ont été faites au pays : Thomas Picketty, dans "ses 25 vérités", rappelle qu'il y a eu dans le passé des dettes beaucoup plus importantes que celle de la Grèce et qu'à chaque fois, une solution a été trouvée. La dette de la Grèce, nous dit-il, est en réalité "dérisoire", car son PIB ne représente que 3% du PIB de la zone euro. L'Europe de l'après-guerre s'est fondée sur l'oubli des dettes, en particulier de la dette allemande et un effacement de la dette d'un pays dont le PIB ne représente que 3% du PIB européen ne représenterait pas une charge insupportable pour l'ensemble de l'Union. Alors, pourquoi ne pas faire la même chose pour la Grèce ce qui a été fait pour l'Allemagne après la guerre ? "Les jeunes Grecs doivent-ils être davantage tenus responsables des erreurs commises dans le passé que les Allemands en 1953 ? Pourquoi leur refuser ce que l’on a accepté de la part des Allemands" ?
Tout le monde n'est pas de cet avis : pour les uns, la question de la dette allemande n'a rien à voir avec celle de la dette grecque : "La dette allemande avait été effacée en 1953 à condition que l'Allemagne maintienne une balance commerciale positive et un excédent budgétaire, ce qui garantissait des exportations subventionnées vers les pays européens, qui manquaient de capacités industrielles juste après la guerre. C'est ce qu'on demande maintenant à la Grèce mais le gouvernement refuse". Cette dernière assertion est un mauvais procès : ce que Syriza refuse, ce sont les mesures d'une austérité effrénée qui a conduit l'économie grecque à la ruine et le peuple grec dans la situation que nous avons décrite plus haut. Varoufakis demande, dans son discours de Berlin de 2015, que le Gouvernement grec ait toute latitude pour adopter des projets de loi permettant de lutter contre l'évasion fiscale, contre la corruption, pour une "autorité fiscale totalement indépendante, pour une réforme des impôts sur le revenu, etc. Cette démarche, contraire à la psychorigidité ordolibérale, est sèchement refusée sous forme d'un avertissement : 
"Non ! Vous ne pouvez rien voter tant que le programme d’aide à la Grèce n’a pas été totalement revu et corrigé. Toute loi sera considérée comme une action unilatérale et mettra en périls vos relations avec les institutions."

Quant au retour à l'excédent budgétaire, il est réalisé aujourd'hui, mais l'état de délabrement économique du pays l'empêche d'en profiter. Et devant l'exigence que le pays se réforme en profondeur et taxe les plus riches, l'auteur du capitalisme au 21eme siècle répond : "C’est de l’hypocrisie. On dit à Athènes de taxer les riches mais ceux-ci mettent leur argent dans des banques françaises ou allemandes qui refusent de fournir des informations aux autorités grecques sur leurs clients". Donc, à moins d'instaurer une fiscalité digne de l'ancien régime qui pressure les pauvres et épargne les riches, la santé budgétaire est impossible à atteindre de façon durable. Et c'est un non-sens absolu de prétendre soumettre la Grèce à une obligation de résultats alors que les scandales (Luxleacks, Panama's Papers, Paradise Papers) montrent l'incapacité de l'Europe de se protéger de l'évasion fiscale qui grève les ressources des états.
Qu'attendre de l'Europe ? tout simplement qu'elle tienne ses engagements vis-à-vis de la Grèce, à laquelle elle avait promis une restructuration de la dette lorsque le pays dégagerait un excédent budgétaire. Le FMI lui-même considère cette dette comme insoutenable et l'annulation partielle ou totale comme inéluctable. Le plus tôt sera le mieux, avant que la situation des grecs se dégrade encore un peu plus.

Dès l'admission de la Grèce dans la zone euro, l'Union Européenne a pratiqué la politique des trois singes, car il était impossible d'ignorer que le pays ne remplissait pas les critères de Maastricht. L'ancien chancelier Kohl le confirme dans un livre datant de 2014 (Aus Sorge um Europa) en précisant que s'il avait encore été chancelier à ce moment, il se serait formellement opposé à l'admission de la Grèce, ce qui, pour les grecs comme pour le reste de l'Europe, aurait sans aucun doute été mieux. La responsabilité de la crise grecque est donc une responsabilité collective de l'Europe, comme je l'ai déjà écrit dans une précédente contribution.

D'une façon ou d'une autre, la dette grecque devra être remise. L'Allemagne, cette grande donneuse de leçons, devrait se souvenir qu'elle a fait main basse, pendant l'occupation nazie, sur les réserves d'or de la Grèce et qu'elle ne les a jamais rendues. Or les accords de Berlin n'ont pas effacé l'éventualité de réparations, mais les a conditionnées à la signature d'un traité de paix. Helmut Kohl se débrouille pour que cette mention ne figure pas dans le traité de réunification, ce qui permet à l'Allemagne de contester d'éventuelles obligations de réparation. Juridiquement contestable et moralement indéfendable, la position allemande est critiquée par Cohn-Bendit  : "Les Allemands, qui se disent vertueux, estiment que les Grecs ont péché et qu'ils doivent payer. Or, ceux qui ont le plus péché, ce sont tout de même les Allemands, dont la dette a pourtant été effacée parce que les Américains y voyaient un intérêt stratégique. Pourquoi ne pas considérer que sauver la Grèce est stratégique, au lieu de mettre ce pays à genoux ?" La seule position moralement digne et défendable (que Merkel ne veut pas envisager pour des raisons électoralistes évidentes) serait que l'Allemagne renie cette politique du "deux poids, deux mesures" et décide de contribuer, si nécessaire par un impôt exceptionnel sur les patrimoines allemands, à cette résorption de la dette des grecs. Mais, en même temps, l'Europe devrait proposer une "assistance technique" à la Grèce pour l'aider à mettre en place une fiscalité juste et efficace. 

Mais l'Allemagne préfère dicter à des institutions européennes qu'elle domine une approche moralisatrice, celle véhiculée par "la cigale et la fourmi", avec deux généralités à la clé : dans les pays du nord, il n'y aurait que des fourmis et le sud serait peuplé de cigales. Trop d'européens, en particulier en Allemagne  pensent que les grecs sont responsables des agissements du gouvernement qu'ils ont élu et, à ceux-là, nous disons qu'il est heureux pour eux que les vainqueurs de 1945 n'aient pas appliqué ce principe à l'Allemagne ! Il y a Angela Merkel et ses "pays du Club Med" (les allemands, qui trouvent si facilement les français arrogants, feraient mieux de balayer devant leur porte). Et le hollandais  Dijsselbloem, président de l'eurogroupe, dévoile toute la finesse de son analyse politique par cette phrase, adressée aux citoyens des pays du Sud : Vous ne pouvez pas dépenser tout l'argent dans l'alcool et les femmes et ensuite demander de l'aide”. Ce qui fait cruellement défaut à l'Europe, c'est une procédure démocratique pour dégager les gros nuls de ce calibre. La première nuisance de l'Union Européenne, celle-là même dont elle est en train de mourir, c'est cette pensée binaire qui sert de prétexte à l'absence de solidarité.

 

 

 

 

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