Vers une négociation intra-britannique pour le Brexit

Michel Barnier n'a rien cédé : L'accord qui vient d'être trouvé entre Theresa May et l'Union Européenne vide complètement le Brexit de sa substance et constitue même une régression pour le Royaume-Uni, car il n'aura plus son mot à dire sur les politiques européennes. Theresa May doit maintenant faire accepter cet accord par la chambre des Communes et ce n'est pas gagné d'avance.

Après des mois d'atermoiements, Theresa May est finalement passée sous les fourches caudines de l'Union : on peine à voir en quoi le Brexit qu'elle a négocié diffère du statu quo en vigueur depuis 1972, car la liste de ses renoncements est longue : la Grande Bretagne reste liée par une union douanière au moins jusqu'en 2021, éludant ainsi pour cette période de transition le problème insoluble de la frontière irlandaise. Mais après ? Les brexiteurs purs et durs redoutent que le provisoire, comme cela arrive souvent, devienne définitif. Dans tous les cas, la Grande Bretagne renonce ipso facto à sa capacité à négocier des accords de libre échange sans l'aval européen, tout en perdant sa voix au chapitre des affaires de l'Union. Il n'est pas étonnant que, déjà, son opposition considère l'accord passé comme un marché de dupes.

Un retour sur le bêtisier des  déclarations officielles britanniques montre à quel point les britanniques ont accumulé les erreurs de  stratégie, en sous-estimant la détermination de Michel Barnier, derrière lequel les pays européens - une fois n'est pas coutume - ont fait bloc :
- Un mois avant le référendum de 2016, David Davis, partisan d'un Brexit dur, déclarait : "Le premier coup de téléphone du négociateur britannique après le Brexit sera pour Berlin, pas pour Bruxelles". C'est le contraire qui s'est passé. La cohésion de l'Union a mis celle-ci en position de force.
- Monsieur Davis - encore lui - déclarait en janvier 2017 : "Nous pouvons conclure un accord douanier avec l'UE avant mars 2019". Mais les négociateurs européens n'avaient nullement l'intention de conclure cet accord avant que les clauses du Brexit ne soient bien définies.
- En Juillet 2017, Boris Johnson éructait la menace de ne pas payer le solde de tout compte lié à la sortie de l'Union :"L'Europe peut toujours courir pour avoir son chèque". Cette éventualité de ne pas tenir ses engagements aurait été préjudiciable aux relations de la Grande Bretagne avec les autres pays d'Europe et Theresa May, six mois plus tard, acceptait une transaction fixant à 45 milliards d'euro le montant du solde de tout compte.
A côté de ces rodomontades, il y avait aussi des exigences exorbitantes : entre autres, un droit de regard sur les lois de l'Union. Or non seulement la Grande Bretagne n'a pas obtenu ce qu'elle voulait,

Le Monde énumère les diverses capitulations de Theresa May :
- Elle avait promis de sortir de l'Union Douanière ? Elle y reste.
- Que la Grande-Bretagne ne serait pas liée par les décisions de la Cour Européenne de justice ? celle-ci restera compétente;
- Que Londres pourrait négocier des accords de libre échange avec des pays tiers ? Liée par les règles du Marché Unique qui interdisent aux états des négociations séparées, elle ne retrouvera pas sa souveraineté commerciale.
- Qu'il n-y aurait pas de différence de statut entre l'Irlande du nord et le reste du royaume ? celle-ci devra respecter toutes les normes du marché unique alors que le reste du pays ne sera liée que par une simple union douanière.

Au lendemain de l'accord, la première ministre britannique arrache l'accord de son Gouvernement... Enfin, presque ! Car si la majorité de ses ministres l'ont soutenue, il y en a tout de même cinq membres de son gouvernement qui ont démissionné, dont le ministre en charge de gérer le Brexit !

De toute façon, cette approbation par le Gouvernement ne marque qu'une étape non décisive dans le processus de ratification. Ayant écarté d'emblée l'éventualité d'un nouveau référendum, Theresa May devra soumettre son accord à la  chambre des communes. Mais chacune des composantes de celle-ci a ses raisons de voter contre l'accord conclu par Theresa May, ce qui rend l'issue du votre très incertaine.
- Il y a la fraction des dix députés d'Irlande du Nord, attachés au Brexit, mais ne voulant pas d'un traité qui leur attribue une différence de statut par rapport au reste du Royaume-Uni. Ils ont d'autant moins de raisons de voter en faveur d'un Brexit mollasson que cette dernière exigence n'est pas respectée. Il est pourtant vital pour le gouvernement britannique d'obtenir l'adhésion de ces députés sans laquelle elle perd sa majorité.
- Les conservateurs sont très divisés sur cet accord et cela pourrait se traduire par des défections dans les rangs même de Theresa May.
- Les travaillistes n'ont aucune raison de voter en faveur de Theresa May : ils souhaitent provoquer des élections anticipées ou, à défaut, la tenue d'un nouveau référendum.
- La fraction des brexiteurs durs, autour de Boris Johnson, rêve de transformer la Grande Bretagne en un Singapour européen, où aucune norme sociale, environnementale et fiscale n'aura plus cours, permettant donc au Royaume Uni un dumping social généralisé. C'est précisément ce qu'empêchera l'accord signé par Theresa May.
Tout ceci rend très problématique la ratification parlementaire de cet accord, mais la conclusion pourrait arriver plus vite qu'on ne le croit, si le Parlement vote la défiance à l'encontre du Gouvernement, le poussant ainsi à la démission. Il faut, pour que cette procédure soit engagée, 48 signatures de députés et pour l'instant, il n'y en a que vingt.

A moyen terme, l'unité même du Royaume-Uni pourrait être menacée : l’Écosse a, en effet, voté massivement pour le maintien dans l'Union Européenne. Pour Nicola Sturgeon, première ministre écossaise, l'accord proposé serait "le pire scénario possible", car la différence de statut entre l'Ulster et le reste du Royaume-Uni favoriserait celui-là, avec, pour conséquence, un effet «  pour les investissements et l’emploi en Ecosse ». En 2014, à l'occasion d'un référendum, l’Écosse avait voté à 55% pour le maintien dans l'Union, mais la perspective du Brexit a changé la donne et madame Sturgeon est en embuscade pour l'organisation d'un deuxième référendum.

Donc, la simple arithmétique laisse à penser qu'on s'achemine vers un No Deal, qui serait catastrophique pour le Royaume-Uni, mais dont l'Union subirait aussi les conséquences néfastes. L'ouragan déclenché par l'apprenti sorcier Cameron n'en finit pas de faire des ravages, tant sur les fondements politiques du pays que sur sa cohésion économique et sociale.

 

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