Le harcèlement moral chez France Télécom reconnu par les tribunaux

Peu importaient les moyens, il fallait, à marche forcée, réduire de 22000 salariés les effectifs de l'entreprise. Les anciens dirigeants de France Telecom (actuellement orange) viennent d'être condamnés pour des méthodes de management basées sur le harcèlement moral, qui avaient amené 19 suicides "réussis", 12 tentatives et huit dépressions ayant entraîné des arrêts de travail.

Encore ces données numériques ont-elles probablement été minimisées : si l'enquête judiciaire se concentre sur les 39 cas cités plus haut, l'observatoire du stress et des mobilités forcées fait état de près de 60 suicides et de 40 tentatives entre 2008 et 2011. Mais la justice a préféré se focaliser sur les cas les plus probablement liés aux conditions de travail dans l'entreprise.

Les signaux d'alerte n'avaient pourtant pas manqué dès 2006, en provenance du management intermédiaire et  des syndicats. Mais ces dirigeants sans foi ni loi, restant accrochés à leurs objectifs de réduction des effectifs à n'importe quel prix, avaient suscité l'indignation par leur manque d'humanité et leur cynisme. Le PDG Didier Lombard avait préféré minimiser la responsabilité des méthodes de harcèlement mises en place par son entreprise en prétendant que le suicide était devenu "une mode" et stigmatisait les salariés qui n'avaient pas assez de force morale pour y résister. Et la vague de suicides continue jusqu'en 2011, date à laquelle Didier Lombard démissionnaire est remplacé par Stéphane Richard qui abandonne le management "à la hussarde". Aussitôt, la tension retombe et les suicides cessent, montrant, s'il en était besoin, que ceux-ci étaient bien liés au management de France Télécom.

En regard de la gravité des faits, les peines maximales encourues (un an de prison ferme et 15000 euro d'amende) apparaissent dérisoires. Pourtant, les réquisitions du parquet n'ont pas été totalement suivies, puisque les peines de prison des principaux responsables étaient partiellement assorties du sursis. Il faut également mentionner qu'Orange, en tant que personne morale, était également sur le banc des accusés et a écopé de 75000 euro d'amende qu'elle n'entend pas, contrairement aux trois condamnés à de la prison ferme, faire appel du jugement. Mais la loi et la jurisprudence ne jouent pas en leur faveur : l'article L.1152-1 du code du travail précise "Aucun salarié ne doit subir des agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel", confirmé par la jurisprudence et le code pénal prévoit même une peine d'emprisonnement pour les auteurs de ces faits et pour les dirigeants qui aurait manqué à leurs obligations.

Il va enfin falloir renoncer à cette idée selon laquelle l'entreprise serait une jungle où la sélection darwinienne doit jouer à plein.Tout le monde connaît, dans sa vie, des périodes de détresse morale où tout peu basculer. Tout le monde a eu ou aura un jour besoin d'une main tendue pour empêcher de sombrer, pour aider ou simplement pour réconforter. Dans ces moments critiques, cette main tendue peut faire toute la différence entre la vie et la mort.

C'est tout le sens de l'activité syndicale : pouvoir aider ceux qui sont vulnérables. Mais cela suppose  une qualité d'écoute, un minimum d'humanité et surtout aucun jugement de valeur sur les personnes en difficulté. Et c'est justement ce dont les dirigeants de France Télécom et d'autres entreprises se sont révélés incapables.

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