Vers une improbable économie de la "post-croissance"

"Pour croire qu'une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini, il faut être soit fou, soit économiste".

Cette phrase, citée en exergue du premier chapitre de son ouvrage "prosperity without growth" par l'économiste britannique Tim Jackson, définit le cadre d'un débat qui remonte à Thomas Malthus : celui-ci élabore un argumentaire selon lequel  la population croît plus vite que les ressources alimentaires dont elle a besoin pour subsister. Tôt ou tard, cette expansion dépassera celle des moyens de subsistance, situation dont, bien entendu, les plus pauvres seront les premiers à souffrir. Malthus en concluait que faute de pouvoir repousser les limites de la croissance économique, il était nécessaire de prendre des mesures visant à limiter la croissance de la population. Ces préconisations étaient renforcées par l'analyse de son contemporain David Ricardo, qui remet lui aussi en question les fondements de la croissance : le nombre croissant d'êtres humains amènera à mettre en culture des terres de qualité inférieure et la raréfaction des ressources alimentaires, par l'augmentation des prix qu'elle entraîne, ne peut pas faire espérer à la grande majorité des hommes plus qu'un salaire de subsistance.
Cette théorie remonte à 1797 et les données démographiques et  économiques des périodes qui ont suivi ont démenti les fondements de la pensée malthusienne : la population mondiale est aujourd'hui sept fois ce qu'elle était du temps de Malthus et l'économie mondiale, portée par la révolution industrielle,  est 80 fois plus importante. La progression des rendements dans les pays du sud, mentionnée par l'économiste danoise Ester Boserup, semble aussi donner tort à Malthus. D'autres pourfendeurs des théories malthusiennes, tels Joseph Schlumpeter qui exclut complètement la démographie de ses analyses et Alfred Sauvy, qui mentionne une transition démographique déjà commencée dans les pays du sud, contribuent à reléguer Malthus au rang des théories économiques fumeuses. Mais, à l'inverse, l'agronome René Dumont, dans son ouvrage "l'Afrique noire est mal partie", pointe la démographie subsaharienne comme le principal frein au développement.

De plus, la croyance s'installe durablement parmi les politiques et les économistes , selon laquelle il n'y a pas "de limites à la croissance parce qu'il n'y a pas de limites à l'intelligence, à l'imagination et à la créativité humaine" (Ronald Reagan). Autrement dit, l'homme se substitue à Dieu. Dans la mythologie grecque, ce défi aux dieux, qui était désigné par le mot "hybris", attirait immanquablement un châtiment sévère pour son auteur. De ce point de vue, aux légendes de Prométhée et de Sisyphe fait pendant le récit biblique de la tour de Babel, comme, dans un avenir proche, la ruine économique et écologique pourrait bien être la conséquence de l'hybris moderne.

Dans les années 70, le rapport du club de Rome "the limits to growth" réintroduisait la notion malthusienne d'une limitation des ressources par le biais d'une raréfaction prévisible des matières premières, liée à l'épuisement des réserves. Cette prédiction reçoit aujourd'hui une première application avec la notion de pic de la production pétrolière, qui, selon certaines prévisions, aura lieu dans les années 20, entraînant une raréfaction de la ressource et une montée des prix du baril. L'écologiste Charles Hall apporte une analyse complémentaire aux conclusions du club de Rome : lorsque l'investissement en énergie dépassera ce que l'on peut en obtenir, la question se posera de la "rentabilité énergétique" et de la "viabilité économique" de l'opération. Mais, à terme, c'est l'ensemble des ressources minières qui entrera dans ce processus où s'appliquera la loi des rendements décroissants selon laquelle il faudra investir toujours et toujours plus en argent et en énergie pour obtenir un produit d'une qualité de moins en moins bonne. La production industrielle déclinera et, avec elle, la disparition des moyens qui assuraient le rendement de terres agricoles, dont la surface est elle aussi en diminution dans le monde entier. On assistera alors à un effondrement de la population humaine.

Cette idée de limites de nos ressources s'applique également aux ressources renouvelables : la notion récemment apparue de "jour du dépassement" exprime le jour de l'année à partir duquel le renouvellement de ces ressources n'est plus assuré. Globalement, il se situait l'année dernière à la date du 2 Aout, mais il peut aussi se calculer pays par pays : pour la France, il a été récemment évalué au 5 mai 2018, ce qui signifie que si l'ensemble de l'humanité avait le même niveau de vie que les français, elle commencerait à vivre dès cette date sur les ressources du futur.

Finalement, Malthus avait peut-être raison, pour des motifs qu'il n'avait pas prévus, comme la raréfaction des matières premières ou la dégradation de l'environnement : nous assistons à une explosion de la population mondiale, qui a doublé en l'espace de 50 ans et devrait encore augmenter jusqu'à la fin du siècle, jusqu'à atteindre 11 milliards d'hommes .C'est, entre autres, le résultat d'une meilleure connaissance de l'hygiène, des campagnes de vaccination et d'une meilleure efficacité de la médecine, dont il faut se réjouir. Et les mesures préconisées par Malthus, déjà appliquées de fait dans la Chine de Mao-Tse-Toung, l'ont été aussi dans les pays développés, qui sont tous passés en dessous de 2,1 enfants par femme. L'accroissement de la population d'ici la fin du siècle sera essentiellement tirée par l'Afrique subsaharienne, où le taux de natalité est encore de 4.5 enfants par femme. Les démographes ont établi une projection en se basant sur trois hypothèses : le maintien de la fécondité actuelle ferait passer la population mondiale à 16,3 milliards en 2100. A l'autre extrême, si la fécondité passait du taux de 2,5 enfants par femme (taux observé aujourd'hui) à 1,75 en 2050 et 1,5 en 2100, la population serait stabilisée à la fin du siècle à 7,3 milliards. Enfin, c'est l'hypothèse intermédiaire privilégiée par les Nations Unies (baisse à 2 enfants par femme à la fin du siècle) qui amène aux 11 milliards d'êtres humains cités plus haut. Mais la prédiction démographique est une démarche difficile, car des données imprévues peuvent complètement changer la donne, comme une surmortalité due à des épidémies massives ou même les risques de guerre pour la maîtrise des ressources vitales, à commencer par l'eau. Car il ne faut pas se le cacher, nous dansons sur un volcan dont l'explosion est imprévisible.

C'est dans ce contexte que la notion d'une croissance pérenne s'invite dans le débat. Il faut commencer par définir ce que l'on appelle croissance : elle est aujourd'hui mesurée par la croissance du PIB, notion tout à fait discutable si on prend l'exemple des attentats du 13 novembre : les frais de funérailles des victimes, les soins apportés aux blessés, la réfection du Bataclan entrent dans les composantes du PIB, alors qu'il serait absurde de prétendre que ces attentats ont contribué à la prospérité du pays. Nous incluons aussi dans le PIB des activités qui contribuent soit à en détruire d'autres, soit à fragiliser les conditions de vie d'une partie de la population : ainsi en est-il du bétonnage sur des terres agricoles en voie constante de diminution, de la ferme vendéenne des mille porcs qui entraîne une pollution menaçant l'activité ostréicole, de transferts massifs d'eau du Tage vers l'agriculture à irrigation intensive des provinces méridionales, qui compromet l'économie et le ravitaillement en eau des villes riveraines, de l'utilisation de pesticides cancérigènes censés améliorer les rendements agricoles. Ces exemples, selon lesquels tout accroissement de production dans un secteur peut se faire soit aux dépens de la vie quotidienne des populations, soit au détriment d'autres secteurs, qui, pourtant, par nature, ne sont pas nécessairement concurrents, illustrent bien l'idée que nous cherchons une croissance pérenne dans un environnement qui a ses limites.

Il n'est donc ni possible, ni souhaitable de miser sur la croissance pour créer une économie dédiée à la satisfaction des besoins de tous. Dans son ouvrage cité plus haut, Tim Jackson répond à sa façon à une question posée par la reine d'Angleterre à un groupe d'économistes (qui, dit l'auteur, ont réagi par ce qu'ils savent le mieux faire : réunir un séminaire !!!) : comment se fait-il, a demandé la reine, que personne n'ait vu la crise venir ? Tim Jackson répond : la foi du charbonnier dans les vertus de la croissance,  qui est la caractéristique dominante d'un système qui a conduit le monde au bord du désastre économique : "l'impératif de croissance a formaté l'architecture de l'économie moderne, motivant les libertés accordées qu secteur financier : relâchement des régulations [mises en place aux États-Unis par le new deal de Franklin Roosevelt], prolifération de dérivés financiers ingérables et instables, expansion massive des dettes publiques et privées dans les décennies précédant la crise de 2008". Les politiques mises en place pour stimuler la croissance économique, votre majesté, ont inexorablement conduit à sa ruine".

Quant aux traitements administrés après la crise, ils font penser à "un alcoolique tendant la main vers la bouteille pour soigner la gueule de bois de la nuit précédente : tout faire pour que la croissance revienne au plus vite, quel que puisse être le coût" . Et c'est bien ce qui a été fait : pour les économistes "modernes" qui ont aujourd'hui l'oreille des gouvernements, Keynes, c'est de "l'économie poubelle" ; pourtant, on retrouve, comme par miracle, une courte période de "soleil keynésien" quand il s'agit de privatiser les profits et de socialiser les dettes : les états recapitalisent abondamment les banques, ils imposent une suspension des ventes à découvert, une augmentation des fonds propres destinés à couvrir les risques, une limitation des bonus dans le secteur financier, cette dernière mesure étant d'ailleurs surtout prise pour faire taire la colère populaire qui gronde. Mais, la crise passée, on repart sur les mêmes fondamentaux et le même credo : croissance et prospérité sont synonymes.

Si cela est vrai, la notion même de prospérité doit être en corrélation étroite avec les revenus, mais il manque une définition claire de ce qu'est la "prospérité". Si on la définit comme une sensation générale de bien-être liée à la satisfaction des besoins, à la sécurité apportée par un emploi stable, par un bon suivi sanitaire, par l'absence de menaces sur l'avenir, on aboutit à une première approche à base de sondages. Le taux de prospérité peut ainsi être étudié en fonction des classes sociales dans un même pays, sur l'ensemble des pays ou finalement dans un même pays au cours du temps.

On aboutit à des résultats paradoxaux : d'abord, il apparaît clairement qu'à l'intérieur d'un même pays et à un instant donné, le bien être est étroitement lié au  niveau  de revenu : d'un point de vue statistique, la richesse fait le bonheur. Mais cela est vrai surtout pour les pays les plus pauvres, car dans les pays les plus avancés, un doublement du revenu par tête (15000 à 30000 dollars) n'agit guère sur l'indice de bien être. De la même façon, l'indice a peu évolué dans le temps aux États-Unis entre1946 et 1974, malgré un triplement du revenu moyen par tête. On peut donc en conclure qu'il existe une croissance "utile" dans les pays pauvres et "inutile" dans les pays riches. Mais, dans la même période, ce sont ces derniers qui ont capté l'essentiel de la richesse mondiale, ceci au prix d'un impact élevé sur l'environnement.

On a reproché à ces méthodes d'être trop subjectives,  les réponses au sondage étant liée culturellement à l'idée qu'on se fait du bonheur. Aussi des études similaires ont-elles été menées en définissant la prospérité au moyen de paramètres objectifs : l'espérance de vie, la mortalité infantile et le nombre d'années de scolarisation. Sans surprise, une espérance de vie au dessous de 65 ans et un taux de mortalité infantile supérieur ou égal à 5% affectent essentiellement les pays d'Afrique Noire. Dans la tranche de revenu moyen par tête entre 10000 et 90000 dollars, ces deux paramètres évoluent peu en fonction du revenu. De même pour la durée de scolarisation qui, à partir de 20000 dollars par tête, n'est allongée que d'une année à chaque doublement du revenu. Ainsi, que la définition de la prospérité repose sur l'idée que s'en font les personnes sondées ou sur des données objectives, les conclusions qu'il est possible d'en tirer sont les mêmes.

Dans le capitalisme au 21ème siècle, une équation posée par Thomas Piketty relie la montée des inégalités à l'absence de croissance. Ainsi se trouve posé un "dilemme de la croissance" propre au capitalisme consumériste qui pourrait se résumer ainsi : quelle "dose" de croissance et pour quels pays, pour que celle-ci, à terme, ne nuise pas à la prospérité par l'impact élevé sur l'environnement qu'elle entraîne aujourd'hui et par la montée des inégalités ? La plupart des économistes intègre le schéma capitaliste de la croissance continue en misant sur le progrès technologique pour provoquer un "découplage", c'est à dire une diminution des ressources en énergie et en matières premières nécessaires pour alimenter cette croissance.  La mise en perspective historique de "l'efficacité énergétique" semble leur donner raison : globalement, elle a augmenté, tirée par certains pays, comme les États-Unis où elle a doublé et la Chine où elle a triplé. Mais le résultat est plus mitigé dans les pays émergents, en particulier le Brésil où elle a diminué des deux tiers.

Cela ne doit pas cacher une autre réalité que Tim Jackson définit à l'aide d'un exemple : si l'efficacité carbone augmente de 2% par an et la quantité de biens produits de 3%, alors le taux global d'émissions de carbone augmente. En d'autres termes, le gain d'efficacité énergétique obtenu par les progrès technologiques ne suffit pas pour compenser les effets négatifs de la croissance et le découplage, réel en valeur relative, n'est qu'une fable aux fins de justifier le culte capitaliste de la croissance si on se réfère aux valeurs absolues.

La prospérité liée à la croissance ne doit pas être celle de quelques-uns au détriment des autres et doit s'inscrire dans un contexte de développement durable. Selon Tim Jackson, les piliers d'une économie répondant à ces impératifs, sont au nombre de quatre :
Un service, l'entreprise, fournissant à chaque être humain les conditions d'une vie décente (alimentation, eau, santé, énergie). Aujourd'hui, l'activité des entreprises ne répond pas à l'impératif de développement durable, du fait de l'idolâtrie de la croissance à tout prix.
Une participation, le travail, conçu non seulement comme un moyen pour chacun de gagner sa vie, mais également comme un élément structurant des rapports de chaque individu à la société et, in fine, de la société elle-même. Les conditions ne sont pas remplies quand la grande majorité des emplois créés le sont sous la forme de CDD ou d'intérim, ou quand, comme c'est le cas chez LIDL ou Amazon, l'activité professionnelle porte directement atteinte à l'intégrité physique de celui qui l'exerce.
Un engagement, l'investissement est également une notion essentielle : Il est d'une nature double : l'investissement pour accroitre la productivité et l'investissement pour l'innovation. Les entreprises où le premier n'est pas compensé par le deuxième sont des entreprises qui licencient. Il est ainsi devenu faux de dire que "les investissements d'aujourd'hui sont les emplois de demain" s'ils sont essentiellement tournés vers les gains de productivité, obtenus au prix de la destruction de millions d'emplois et d'un chômage endémique, dont la caractéristique la plus grave est qu'il frappe principalement les jeunes. Mais même l'investissement pour l'innovation a des effets pervers s'il est accompagné de mesures destructrices pour l'environnement : les pratiques d'obsolescence programmée font partie de ces mesures. A ce sujet, Tim Jackson dit clairement : "l'obsolescence programmée est une des pires afflictions de la société du jetable et sape les droits et les intérêts des gens, en tant que consommateurs et en tant que citoyens".
Un bien social, la monnaie. Tout comme l'a fait Ann Petifor dans son ouvrage "the production of money", Tim Jackon décrit les mécanismes de la création de monnaie. On croit encore trop souvent que ce sont les banques centrales qui contrôlent la production de monnaie, mais, en réalité, le contrôle de celle-ci est dévolu dans les faits aux institutions financières privées, qui en ont le quasi-monopole. C'est par le biais des prêts aux entreprises et aux particuliers que se fait la création de monnaie. Si on veut rendre à la monnaie son rôle de "bien social", il devient indispensable de casser ce monopole et d'instaurer un contrôle strict des prêts accordés par les banques. Ne serait-ce que pour éviter les aberrations liés aux conséquences des envolées incontrôlées du crédit : en 2008, à la suite d'une crise dont le système financier est l'unique responsable, ce sont les États qui ont recapitalisé les banques. Ils l'ont fait pour que les économies retrouvent la sacro-sainte croissance aux dépens d'investissements d'état qui auraient du être dévolus à la lutte contre la pauvreté.

Tous ces points illustrent la nécessité d'un retour de la gouvernance d'état. Il devient nécessaire de consacrer notre activité vers le développement durable pour rendre la planète plus verte : investissement massif dans les énergies renouvelables, société "zéro déchet" par le développement du recyclage qui allègera en même temps la pression sur les matières premières et, par conséquent, interdiction de l'obsolescence programmée pour se tourner vers des produits durables. Cela suppose un grand mouvement de conversion des entreprises qui seraient soutenus par des investissements d'état.

La "cage de fer" consumériste où nous a enfermé le système d'économie ultralibéral apparaît clairement dans l'équation de Piketty, mentionnée plus haut : la part du capital dans les revenus tend vers un "produit algébrique" où le taux de croissance figure au dénominateur. Donc si la croissance est nulle, les inégalités tendent vers l'infini. Dans une société de "post-croissance", il est indispensable de renoncer aux paradigmes qui nous emprisonnent dans la "cage de fer". Le travail devrait faire l'objet d'un partage. Le temps disponible serait, dans cette vision idyllique, consacré aux activités de service à la personne et associatives.

Utopique, dira-ton ? Peut-être. Mais cette réflexion sur la croissance amène à la conclusion qu'elle est surtout le pilier d'un système consumériste qui trouvera bientôt ses limites. Il est donc urgent de changer. L'article écrit par René Dumont en 1988, dans sa réflexion et dans ses conclusions, n'a pas pris une ride. Il nous dit ce que nous aurions du faire et que nous n'avons pas fait. Les économistes, dans grande majorité, n'ont jamais intégré dans leur réflexion le caractère épuisable des ressources terrestre et n'ont donc pas bâti un projet économique à long terme. Mais Tim Jackson n'a pas intégré dans sa réflexion la rigidité d'un système entretenu par la croissance. Nous avons donc, depuis l'article de René Dumont, perdu trente ans que nous ne pourrons probablement jamais rattraper.

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