Le "chemin de Damas" virtuel d'Emmanuel Macron ?

Macron aurait-il viré sa cuti ? Si on prend ces paroles au pied de la lettre, c'est un changement complet de paradigme qu'il faut tirer du discours présidentiel. On ne pourrait pas concevoir plus sévère autocritique de la politique qu'il a menée pendant les trois années écoulées.

Lui qui a continué à détruire le système public de santé malgré tous les signaux qui étaient adressés par les soignants :   "La santé n'a pas de prix, le gouvernement prendra tous les moyens nécessaires pour endiguer l'épidémie quoi qu'il en coûte". Et aussi : Ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre état-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe.

Lui qui a déjà privatisé l'aéroport de Toulouse et projette de faire de même avec ADP, lui qui ouvre à la concurrence du privé les services publics essentiels (poste, transports ferroviaires, énergie...)  : "Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché".

Lui qui n'a jamais voulu instaurer le moratoire demandé par Nicolas Hulot sur l'artificialisation des terres agricoles ; lui qui hésite encore à sanctuariser le triangle de Gonesse et d'autres terres agricoles menacées : "Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle".

 Lui qui, il y a peu, encensait le système économique, allant jusqu'à faire des cadeaux fiscaux somptueux aux "premiers de cordée", aux dépens des chômeurs et des retraités Il nous faudra demain [...] interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour.

Lui qui, depuis son élection, n'a su gouverner qu'à coups d'ordonnances et d'articles 39 ; lui qui s'appuie, en guise de majorité, sur un ramassis d'arrivistes qui n'ont jamais vu dans le macronisme qu'une opportunité de se faire élire que ne leur offrait pas les partis traditionnels ; lui qui n'a jamais écouté que ceux qui lui disaient ce qu'il avait envie d'entendre ; lui qui s'appuie sur un "grand débat" dont il a lui-même défini les règles  : Il nous faudra demain [...] interroger les faiblesses de nos démocraties".

Le passé ne plaide donc pas en faveur de la sincérité du Président. Et le présent ?

Il ne faut pas se tromper sur le sens des mesures qui ont été déjà prises : si le Président a décidé d'ajourner la privatisation de l'aéroport de Paris, ce n'est pas par prise en compte du million d'opposition recueillies au cours de la collecte des signatures préliminaires à la tenue d'un référendum partagé, nombre d'ailleurs insuffisant en regard de la constitution. C'est tout simplement parce que dans la conjoncture actuelle, la revente des actions détenues par l’État ne rapporterait pas la somme qu'il espérait. Il ne faut donc pas y voir une rupture avec la logique de casino boursier car il s'agit d'une suspension et non d'une annulation. Il en est de même de la suspension de la réforme des retraites et du report de l'application de la nouvelle loi sur l'assurance chômage. Le soutien aux entreprises, pouvant aller selon Bruno Lemaire jusqu'à la nationalisation, ne doit pas non plus faire conclure à un changement de paradigme : la vérité, c'est que la crise sanitaire a provoqué une double crise de l'offre et de la demande qui est les ressorts de l' économie marchande, celle-ci ne pouvant compter pour survivre que sur le soutien de l’État. On en veut pour preuve tous les reports et allègements de charge, qui sont accordées aux entreprises sans aucune contrepartie : à titre d'exemple, le pouvoir n'entend pas remettre en question ce qui a constitué l'épine dorsale de sa politique, l'ISF qui a pourtant privé le trésor public d'importantes recettes. Il n'entend pas non plus en appeler à la solidarité des plus riches : Bruno Lemaire se contente de "conseiller" aux entreprises "la plus grande modération sur le versement des dividendes", là où d'autres pays (Allemagne, Suède)  annoncent une interdiction pure et simple et que les États-Unis eux-mêmes réservent l'aide d'états aux bauques qui ont renoncé à rémunérer leurs actionnaires. Cela fait dire à une économiste députée européenne que "Le gouvernement remet en cause les acquis sociaux, le droit du travail dans les ordonnances. En revanche, il refuse de rétablir l’ISF ou même de remettre en cause les dividendes. Il porte une injustice sociale incroyable, à un moment où il y a besoin de montrer de la solidarité".

On peut même conjoncturer qu'a la sortie de cette crise - si on s'en sort - les fondamentaux de l'économie marchande n'auront pas été remis en question et que la facture de la crise sera présentée, comme d'habitude, aux salariés, aux retraités et aux chômeurs. Le "chemin de Damas" de Macron ressemble donc plus à un jeu vidéo qu'à la réalité.

 

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