"Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles"

Nous devons à un militant du CPTG la traduction d'un article d'ATTAC Italie. Il nous a paru assez pertinent pour que nous fassions circuler cette traduction, assortie du lien avec l'article original à l'usage de ceux qui parlent l'italien. A méditer et à diffuser.

Ne nous laissons pas prendre par le discours culpabilisant de gouvernements dont les discours martiaux du style "nous sommes en guerre" cachent de plus en plus mal qu'ils ont failli à leur tâche. Car cette image même fait penser à nos brillants stratèges des deux conflits mondiaux qui menaient une guerre selon les principes de la précédente : les causes des évènements actuels, ce sont les réductions budgétaires qui, en Italie comme en France, ont conduit à la faillite de systèmes hospitaliers qui étaient parmi les meilleurs du monde, au nom du sacro-saint pacte de stabilité ; ce sont des pratiques d'évasion fiscale tolérées par les Gouvernements et par l'Union Européenne qui ont englouti des hôpitaux et des écoles ; c'est la priorité aux profits des entreprises qui a conduit à des délocalisations sous des cieux bénis où le coût du travail est dérisoire ; c'est la dépendance qui en résulte qui a causé  une pénurie des moyens de protection élémentaires, même pour le personnel soignant ; c'est la soumission servile de nos soi-disant représentants, qui ne savent même plus comment s'écrivent les mots "intérêt commun", aux lobbies industriels et commerciaux ; c'est l'égoïsme européen déjà révélé à l'occasion de la crise de la dette publique,  qui va aujourd'hui jusqu'à faire voler par un pays le matériel sanitaire destiné à un autre. Si cette crise ne conduit pas à une remise en cause de nos fondamentaux économiques et financiers, nous pourrons écrire sur le fronton de nos mairies, en lieu et place de la devise de la République, cette phrase de Paul Valéry : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles".
Car ce qui provoque l'effondrement des civilisations, c'est la sclérose d'institutions qui ne peuvent plus répondre à de nouveaux défis. Et Paul Valéry ajoute : "les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables. Elles sont dans les journaux".

Et maintenant, l'article d'Attac Italie

Une des stratégies les plus efficaces mises en œuvre dans toute situation d'urgence par les pouvoirs forts consiste à culpabiliser les individus pour obtenir d'eux qu'ils intériorisent la narration dominante sur les événements en cours, afin d'éviter toute forme de rébellion envers l'ordre constitué.Cette stratégie a été largement mise en œuvre dans la dernière décennie avec le choc de la dette publique, présenté comme la conséquence de modes de vie déraisonnables, où l'on vivait au-dessus de ses moyens sans faire preuve de responsabilité envers les générations futures.

L'objectif était d'éviter que la frustration due à la dégradation des conditions de vie de larges couches de la population ne se transforme en rage contre un modèle qui avait donné la priorité aux intérêts des lobbies financiers et des banques sur les droits des individus.

C'est bien cette stratégie qu'on est est en train de déployer dans la phase la plus critique de l'épidémie de coronavirus.

L'épidémie a mis le roi à nu et fait ressortir toutes les impostures de la doctrine libérale.

Un système sanitaire comme celui de l'Italie, qui jusqu'il y a dix ans était l'un des meilleurs du monde, a été sacrifié sur l'autel du pacte de stabilité : des coupes budgétaires d'un montant global de 37 milliards et une réduction drastique du personnel (moins 46.500 personnes, entre médecins et infirmières), avec pour brillant résultat la disparition de plus de 70.000 lits d'hôpital – ce qui veut dire, s'agissant de la thérapie intensive de dramatique actualité, qu'on est passé de 922 lits pour 100.000 habitants en 1980 à 275 en 2015.

Tout cela dans le cadre d'un système sanitaire progressivement privatisé, et soumis, lorsqu'il est encore public, à une torsion entrepreneuriale obsédée par l'équilibre financier.

Que la mise à nu du roi soit partie de la Lombardie est on ne peut plus illustratif : cette région considérée comme le lieu de l'excellence sanitaire italienne est aujourd'hui renvoyée dans les cordes par une épidémie qui, au cours du drame de ces dernières semaines, a prouvé la fragilité intrinsèque d'un modèle économico-social entièrement fondé sur la priorité aux profits d'entreprise et sur la prééminence de l'initiative privée.

Peut-on remettre en question ce modèle, et courir ainsi le risque que ce soit tout le château de cartes de la doctrine libérale qui s'écroule en cascade ? Du point de vue des pouvoirs forts, c'est inacceptable.

Et ainsi démarre la phase de culpabilisation des citoyens.

Ce n'est pas le système sanitaire, dé-financé et privatisé qui ne fonctionne pas ; ce ne sont pas les décrets insensés qui d'un côté laissent les usines ouvertes (et encouragent même la présence au travail par des primes) et de l'autre réduisent les transports, transformant les unes et les autres en lieux de propagation du virus ; ce sont les citoyens irresponsables qui se comportent mal, en sortant se promener ou courir au parc, qui mettent en péril la résistance d'un système efficace par lui-même.

Cette chasse moderne, mais très ancienne, au semeur de peste est particulièrement puissante, car elle interfère avec le besoin individuel de donner un nom à l'angoisse de devoir combattre un ennemi invisible ; voilà pourquoi désigner un coupable (« les irresponsables »), en construisant autour une campagne médiatique qui ne répond à aucune réalité évidente, permet de détourner une colère destinée à grandir avec le prolongement des mesures de restriction, en évitant qu'elle ne se transforme en révolte politique contre un modèle qui nous a contraints à la compétition jusqu'à épuisement sans garantir de protection à aucun de nous.

Continuons à nous comporter de façon responsable et faisons-le avec la détermination de qui a toujours à l'esprit et dans le cœur une société meilleure.

Mais commençons à écrire sur tous les balcons : « Nous ne reviendrons pas à la normalité, car la normalité, c'était le problème. »

Pour ceux qui lisent l'Italien, le lien avec le texte original   https://www.italia.attac.org/virus-scatta-la-colpevolizzazione-dei-cittadini/

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