La Grèce demande à nouveau des réparations à l'Allemagne

A l'occasion d'une visite officielle en Grèce, Angela Merkel déclarait que son pays "assumait totalement la responsabilité des crimes nazis". En réalité, elle n'assume rien du tout : c'était une reconnaissance purement verbale, car, de réparations concrètes, il n'était aucunement question.

Aussi, à l'approche des européennes et des élections nationales grecques, le gouvernement Tsipras relance-t-il la question de ces réparations, estimées par lui à 280 milliards d'euro.
Dès 2010, le vice-premier ministre grec lançait la polémique sur les ondes de la BBC : "Ils ont pris les réserves d'or de la Banque de Grèce, ils ont pris l'argent grec et ne l'ont jamais rendu". Des estimations inégales suivaient cette déclaration : pour Daniel Cohn-Bendit (2012) c'était 81 milliards d'euro qui étaient dus à la Grèce au titre des réparations ;  le ministre grec des finances (fin 2011) en chiffrait le montant à 162 milliards d'euro ; plus récemment, l'ancien résistant Manolis Glezos estimait les réparations à 162 milliards d'euro sans les intérêts. A l'autre extrémité de la fourchette, le magazine Le Point (2011) avance la somme de 68 milliards d'euro. Ce qui, actualisé avec un taux d'intérêt de 3%, détermine une fourchette comprise entre 86 milliards d'euro et les 280 milliards demandés par les grecs.

En deçà des estimations, l'Allemagne conteste la légitimité des réparations grecques qui, selon elle, n'étaient pas inscrites dans les accords. A l'appui de cette allégation, l'accord de Londres de 1953 qui repousse d'éventuelles réparations à la signature d'un traité de paix et le traité "deux plus quatre"  de réunification de l'Allemagne en 1995, qui, à la demande du chancelier Kohl, évite la mention "traité de paix", une manière pour l'Allemagne de fuir la question des réparations. Les allemands prétendent en outre que le traité "deux plus quatre" ne prévoyait aucune mesure de réparation, ce qui les exonérerait de toute obligation dans ce domaine. Cette logique de boutiquier méconnait qu'en 1953, les grecs sortaient de quatre ans de guerre civile et n'avaient nullement les moyens de défendre leurs intérêts et que, d'ailleurs, on ne leur a pas demandé leur avis. Quant au traité de 1995, il a, comme son nom l'indique, été signé par les "quatre grands" d'un côté et par les deux Allemagne de l'autre. Ces traités n'engagent donc nullement le gouvernement grec.

Dans une interview accordée au Spiegel, l'historien allemand Albrecht Ritchl dévoile à quel point la position allemande est indéfendable, car les réparations versées aux pays d'Europe se sont limitées à "des sommes minimes". Le commentaire suivant qui résume toute la situation : "A partir de là [l'accord de 1953], l'Allemagne s'est portée comme un charme pendant que le reste de l'Europe se saignait aux quatre veines pour panser les plaies laissées par la guerre et l'occupation allemande". Cela signifie que les légitimes intérêts des  pays d'Europe - à commencer par la Grèce - ont été sacrifiés à un impératif stratégique imposé par la guerre froide : une Allemagne forte.

Albrecht Ritchl souligne la précarité de l'embellie grecque : " il serait illusoire de croire que les Grecs pourront s’acquitter seuls de leur dette. Aujourd’hui, il faut fixer le volume des pertes auxquelles doivent consentir les créanciers de la Grèce. Et, surtout, il s’agit de savoir qui va payer". Et, à cette dernière question, l'historien répond que le premier payeur doit être l'Allemagne.

C'est de l'histoire ancienne, diront certains. Mais tant que certains pays n'auront pas effacé les conséquences lointaines de l'occupation nazie, tant que la chancelière allemande les qualifiera de "pays du club med", ces pays sont fondés à considérer l'arrogance de l'Allemagne comme insupportable. Le problème de la dette grecque se poserait avec moins d'acuité si les allemands cessaient d'avoir la mémoire courte. Et tant que la situation faite à la Grèce n'aura pas évolué, ce ne peut être de l'histoire ancienne.

 

 

 

 

 

 

 

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