Privatisation d'ADP et extension T4 compromis par la chute du transport aérien ?

Il y a bientôt 14 mois, le conseil constitutionnel validait la procédure de référendum d'initiative partagée (RIP) sur la privatisation d'Aéroports de Paris (ADP). Il fallait alors un peu plus de 4,7 millions de signatures (un électeur sur dix), à réunir avant mars 2020, pour que le processus puisse entrer dans sa phase référendaire.

La campagne de signatures concernant la tenue de ce référendum ne réunit finalement qu'environ 1,2 millions de signatures, très en dessous du seuil prévu par la constitution. La constitution de la cinquième république, avec son absence de contrôle de l'exécutif, favorise des prises de décision dignes d'un pouvoir absolu et on peut regretter que le corps électoral n'ait pas choisi de faire entendre sa voix sur un sujet aussi important que celui des privatisations compulsives. Il faut cependant préciser le peu de moyens mis en place pour mener cette consultation citoyenne : une information déficiente : l'association Anticor a dénombré 500 articles de la presse écrite consacrés au RIP contre 13000 pour le Grand Débat et on retrouve ce déséquilibre pour la télévision ; un site de collecte  truffé d'erreurs qu'un programmateur débutant ne ferait pas et dont la convivialité, selon les avis rapportés par plusieurs électeurs, laisse plus qu'à désirer. Au mieux, c'est un amateurisme regrettable eu égard à l'importance de l'opération. Au pire, certains électeurs y voient même la marque d'un sabotage délibéré, ce qui est loin d'être exclu, car la communication actuelle sur la crise qui nous frappe a largement révélé la duplicité de ce gouvernement et la capacité de mensonges qui est la sienne.

L'amateurisme avec lequel a été organisée l'opération n'a pas échappé au Conseil Constitutionnel, saisi dès septembre 2019 par l'association Anticor : l'absence d'informations dans la presse écrite et les média télévisés est mentionnée, mais il n'y a aucune obligation constitutionnelle en la matière. Les difficultés de collecte dues à la mauvaise qualité du site sont elles aussi mentionnées et les sages reconnaissent que cela a pu avoir un caractère dissuasif, sans toutefois invalider l'opération. Au total, ce pouvoir menteur et manipulateur s'est d'autant plus discrédité que Macron, mort de peur devant la révolte des Gilets Jaunes et alors prêt à leur accorder tout ce qu'ils demandaient, avait évoqué l'hypothèse de ramener le seuil de déclenchement à un million de signatures. Il l'a "oublié" depuis !

Peu importe d'ailleurs, car le projet de privatisation a du plomb dans l'aile : selon un récent article du Monde, le groupe ADP aura été particulièrement touché par les suites du confinement : manque à gagner entre 8 et 9 millions de passagers avec anticipation par ADP d'une baisse de 50 à 60% de passagers pour 2020, manque à gagner déjà évalué à 2,5 milliards d'euro, aéroport d'Orly mis complètement à l'arrêt avec une reprise qui se fait "à pas comptés". D'après le Directeur Général Exécutif d'ADP, "le retour à la normale se fera en trois étapes, avec le retour des vols intérieurs d'ici à fin 2021, puis les vols dans l'espace Schengen d'ici à fin 2022 et enfin les vols long-courrier pas avant fin 2023 ou début 2024". Pour les riverains des couloirs aériens d'ADP, l'effondrement du trafic est perceptible. Quant aux estimations d'ADP sur la reprise du trafic, elles pourraient être encore remises en cause par l'incertitude qui plane sur le devenir de la pandémie. Les développements d'infrastructures "sont repoussés d'au moins trois ans" et il paraît logique de compter parmi celles-ci le développement du terminal T4, si controversé aujourd'hui. Bruno Le Maire lui même l'a déclaré "Avec un transport aérien qui va être beaucoup moins actif dans les mois et les années qui viennent, la question [de l'extension des aéroports] se pose". Puisse cette déclaration de bon sens se traduire en actes et amener à l'abandon du terminal T4 !

Dans ce contexte, les "investisseurs" ne se bousculeront pas et l’État annonce le report sine die d'une privatisation qui ne serait rien d'autre qu'une braderie. Report qui pourrait tout simplement être le prélude à l'abandon pur et simple, alors que les projets d'extension d'autres aéroports européens (Copenhague, Madrid, Barcelone) sont déjà ajournés ou annulés.

Le tableau n'est pas plus idyllique du côté des compagnies aériennes : déjà fragilisé avant la crise, et soumis à des augmentations drastiques de coûts du fait des mesures barrières, le secteur du transport aérien anticipe des faillites, dont celle de la compagnie nationale italienne Alitalia. Les difficultés du transport aérien seront encore accentuées par la chute d'activité des voyagistes, estimée à 80% entre avril et décembre 2020.

Il aura fallu une crise sanitaire sans précédent depuis la grippe espagnole pour imposer les restrictions au transport aérien réclamées par les associations. Il n'y a sans aucun doute pas lieu de s'en réjouir, mais si tout ceci était l'occasion d'une sérieuse remise à plat de la place du transport aérien dans nos vies, de son remplacement, à chaque fois que cela est possible, par le transport ferroviaire et surtout des avantages fiscaux démesurés dont bénéficie tout le secteur aérien ?

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