Lettre ouverte à Philippe Martinez

Monsieur le Secrétaire Général, c'est un article du Monde (en lien) qui explique très bien pourquoi la CGT est devenue inaudible. Je suppose que vous l'avez déjà lu et je pense que vous devriez en méditer les termes.

La CGT, nous dit l'éditorialiste Michel Noblecourt, auteur de l'article, "fait acte de présence dans les négociations et les concertations, mais adopte à chaque fois une posture qui la met hors jeu". Cette posture, c'est d'abord la politique de la chaise vide, qui laisse le champ libre aux idées des syndicats réformistes, sauf à s'accompagner d'un rapport de force construit dans les entreprises et dans la rue. Or, disons le clairement, depuis plusieurs années, la CGT, incapable de mobiliser, se ridiculise dans chacune des actions qu'elle entreprend.

Ainsi, quand nous avons comparé, un certain jour de décembre, le niveau de mobilisation des gilets jaunes sur les Champs Élysées et la manifestation de la CGT qui avait lieu le même jour, beaucoup de militants, qui - nous avons le regret de vous le dire - se reconnaissent davantage dans le mouvement des gilets jaunes que dans une manifestation de la CGT, ont trouvé cette dernière parfaitement déplacée. Notre place aurait dû être en soutien, à côté des gilets jaunes. Nous avons eu honte d'appartenir à un syndicat qui n'est plus que l'ombre de lui-même.

Cela fait plusieurs années que, sans aucun résultat, nous gaspillons notre énergie dans des manifestations qui ne servent qu'à démontrer notre impuissance à mobiliser ; des années que nous reculons devant l'établissement d'un rapport de force qui nous permettrait, enfin, d'être écoutés. Les gilets jaunes, eux, ont compris que ce rapport de force était la condition indispensable pour qu'on les prenne en considération. Et ils ont réussi là où la CGT a échoué par manque de détermination.

C'est aussi les "changements de pied dans les relations avec les pouvoirs publics" qui rendent la CGT inaudible : on ne peut à la fois se déclarer "ouvert à tout débat citoyen" et refuser de participer au grand débat. Même si la CGT a raison de dénoncer cette"piteuse tentative d'enfumage" qui ne répond en rien aux exigences de justice fiscale, c'est encore là une politique de la chaise vide qui laisse libre cours aux opinions les plus réactionnaires. On ne peut à la fois assurer que "la très grande majorité des Gilets Jaunes partage notre point de vue, même s'ils ne nous connaissent pas" et déclarer ensuite que la CGT "ne peut pas se rallier à des individus qui réclament la suppression des cotisations sociales". Il y a forcément une des deux affirmations qui est fausse et c'est ce genre de contradiction qui donne beau jeu à nos détracteurs de dire que nous ne sommes d'accord sur rien. Non pas que nous ayons tort de nous opposer à un système économique et social qui n'engendre que des catastrophes, mais, là encore, cette opposition doit se manifester par un rapport de force véritable et non par des défilés où on se satisfait de scander "pas content, pas content", sur des trajets imposés par les autorités,  Le comble ayant été ce défilé de 2017 où on nous a fait tourner comme dans un carrousel entre Bastille et ... Bastille. A titre personnel, je n'ai pas vocation de rat de laboratoire et, par conséquent, je ne participerai plus à aucune manifestation organisée par la CGT, jusqu'à ce que celle-ci soit redevenue elle-même. Soutenez plutôt le mouvement des Gilets Jaunes, comme le fait l'Union Départementale de Marseille.

Il faut croire que la ligne radicale que vous défendez en paroles ne suffit pas à tout le monde, puisque de nombreux syndicats (dont ceux de Goodyear et d'Infocom'), revendiquent un "syndicat révolutionnaire plus que jamais engagé dans la lutte des classes" dans un document d'orientation diffusé en vue du prochain congrès confédéral. Croyez-vous réellement au succès de la grève générale programmée pour le 5 Février alors que vous ne prenez même pas la peine d'y associer d'autres syndicats ? Ou cherchez-vous par cet appel, comme le suggère le Monde, à "donner des gages à vos détracteurs d’extrême gauche" pour sauver votre place ? On peut légitimement se poser la question !

A titre personnel, ne voulant plus entretenir cette coquille vide qu'est devenue la Confédération, j'ai décidé de quitter la CGT. Je ne changerai d'avis que le jour où celle-ci sera redevenue ce qu'elle était autrefois.

En attendant, monsieur le Secrétaire Général, vous pourriez méditer cette pensée du sociologue Ivan Illich, selon laquelle toute institution humaine tend à oublier ce pour quoi elle a été mise en place, pour finir par ne plus vivre que pour elle-même. Il est à craindre que ce soit le cas de la CGT de 2019.

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